Correspondance 1812-1876, 3/1852/CCCLIX

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CCCLIX

À M. ARMAND BARBÈS, À DOULLENS


Nohant, 18 décembre 1852.


Cher et excellent ami,

Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.

Pouvez-vous douter de ce dernier point ? Plus la destinée s’acharne à nous séparer, plus mon cœur s’attache avec respect et tendresse à vos souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et précieux à toute heure.

Quant à ma santé, elle se débat entre la fatigue et la tristesse. Vous connaissez mes causes de chagrin et le travail perpétuel qui m’est imposé, comme devoir de famille, alors même que, comme devoir de conscience, je suis paralysée par des causes extérieures. Mais qu’importe notre individualité ? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons bien attendre paisiblement la fin de nos épreuves.

J’espérais que la proclamation de l’Empire serait celle de l’amnistie générale et complète. Il me semblait que, même au point de vue du pouvoir, cette solution était inévitable parce qu’elle était logique. C’eût été pour moi une consolation si grande que de revoir mes amis ! J’espère encore, malgré tant d’attentes déçues, que l’Empire ne persistera pas à venger les querelles de l’ancienne monarchie, et d’une bourgeoisie dont il a renversé le pouvoir.

Écrivez-moi, mon ami ; que quelques lignes de vous me disent si vous souffrez physiquement, si vous êtes toujours soumis à ce cruel régime de la chambrée, si contraire au recueillement de l’âme et au repos du corps. Je ne suis pas en peine de votre courage ; mais le mien faiblit souvent au milieu de l’amère pensée de la vie qui vous est faite. Je sais que là n’est point la question pour vous et que votre horizon s’étend plus loin que le cercle étroit de cette triste vie. Mais, si l’on peut tout accepter pour soi-même, il n’est pas aisé de se soumettre sans douleur aux maux des êtres qu’on aime.

Je suis toujours à la campagne, n’allant à Paris que rarement et pour des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l’année pour son travail ; mais il est en ce moment près de moi et me charge de vous embrasser tendrement pour lui. J’ai une charmante petite fille (la fille de ma fille), dont je m’occupe beaucoup.

Voilà pour moi. Et vous ? et vous ? Pourquoi ai-je été si longtemps sans avoir de vos nouvelles ? C’est que tous nos amis ont été dispersés ou absents. J’ignore même quand et comment ceci vous parviendra ; j’ignore si vous pouvez écrire ouvertement à vos amis, et si leurs lettres vous arrivent.

Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de mon amitié pleine de vénération, et inaltérable.

GEORGE.