Correspondance 1812-1876, 3/1853/CCCLX

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CCCLX

À M. THÉOPHILE SILVESTRE, À PARIS


Nohant, janvier 1853.


Monsieur,

Je saisis avec plaisir l’occasion que vous m’offrez de vous encourager dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l’objet, puisque vous partagez l’admiration et l’affection qu’il inspire à ceux qui le comprennent et à ceux qui l’approchent.

Il y a vingt ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de pouvoir dire qu’on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la vie de l’homme n’est au-dessous de la mission si largement remplie du maître.

D’après ce que vous me dites, ce n’est pas une simple étude de critique que vous faites, c’est aussi une appréciation morale. La tâche vous sera douce et facile, et je n’ai probablement rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l’honorable fidélité de ses amitiés.

Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie et cet enjouement qui sont souvent dus à l’obligeance du cœur dans l’intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable résultat de l’ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement.

Personne n’a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet. Personne n’a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l’indignation, du doute et de l’ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, le miroir de la mode et le moule de la forme, c’est-à-dire, en son temps, un homme du monde accompli. Vous tirerez de là, en y réfléchissant, des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes désappointés ont pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique délicat, entre l’admirateur de Rubens et l’adorateur de Raphaël. Plus puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour déifier l’autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau, par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez l’affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique d’une manière si supérieure, qu’il eût été très probablement un grand musicien, s’il n’eût pas choisi d’être un grand peintre. Il n’est pas moins bon juge en littérature, et peu d’esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui manquent à l’histoire de l’art, et qui resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de l’avenir.

Ne craignez pas d’être partial en lui portant une admiration sans réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent, et grandir avec sa puissance année par année, œuvre par œuvre. La plupart de ceux qui lui contestaient sa gloire au début rendent aujourd’hui pleine justice à ses dernières peintures monumentales, et, comme de raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur cœur et de meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme son Apollon sur le char fulgurant de l’allégorie.

Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce grand maître qui sont en ma possession. Je possède, en effet, plusieurs pensées de ce rare et fécond génie.

Une Sainte Anne enseignant la Vierge enfant, qui a été faite chez moi à la campagne et exposée, l’année suivante (1845 ou 1846), au Musée. C’est un ouvrage important, d’une couleur superbe, et d’une composition sévère et naïve.

Une splendide esquisse de fleurs d’un éclat et d’un relief incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez moi.

La Confession du Giaour mourant, un véritable petit chef-d’œuvre.

Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.

Cléopâtre recevant l’aspic, caché au milieu des fruits éblouissants que lui présente l’esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle reine a inspiré Delacroix d’une manière saisissante.

Un intérieur de carrières.

Une composition tirée du roman de Lélia d’un effet magique.

Une composition au pastel sur le même sujet.

Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à la plume, voire des caricatures.

Tel est mon petit musée, où le moindre trait de cette main féconde est conservé par mon fils et par moi avec religion de l’amitié.

Si vous croyez ma réponse utile pour votre travail, disposez-en, monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chère gloire.

Agréez mes remerciements pour la sympathie que vous me témoignez et l’expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.