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Correspondance 1812-1876, 3/1852/CCCXLVIII

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CCCXLVIII

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À LA PRISON
DE CHÂTEAUROUX


Paris, 24 février 1852.


Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m’a fait un grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous ? À la bonne heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes compatriotes un nouveau courage. Ce n’est pas la même chose ici. Il y a des gens qui ne peuvent croire au courage du cœur et au désintéressement du caractère ; et on m’abîme par correspondance dans les journaux étrangers. Qu’importe, n’est-ce pas ?

Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient ; mais je peux les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.

Le nom dont on s’est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de réaction n’est qu’un symbole, un drapeau qu’on mettra dans la poche et sous les pieds le plus tôt qu’on pourra. L’instrument n’est pas disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais nourri de cette idée fausse et funeste que la fin justifie les moyens, il s’est persuadé qu’on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire de cet homme la providence d’un peuple.

Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui cache la réalité des faits monstrueux qu’on accomplit en son nom, et il est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l’idée. Enfin, il boit un calice d’erreurs présenté à ses lèvres, après avoir bu le calice d’erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l’instrument, le complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes. Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j’en ai l’intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d’hypocrites formules d’admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous les crimes commis par eux à son insu.

Il me paraît essayer maintenant d’une dictature temporaire dont il espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l’essayera, il sera sacrifié, et, pourtant, s’il ne l’essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une résistance insurmontable. Je vois l’avenir bien noir ; car l’idée de fraternité est étouffée pour longtemps par le système d’infamie, de délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance entre nécessairement bien avant dans les cœurs, et que devient, hélas ! le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république !

Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera statué sur notre sort. J’ai plaidé notre cause au point de vue de la liberté de conscience, et je le pouvais en toute conscience, puisque nous n’avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis les événements de décembre. Il m’a été répondu qu’on ne poursuivait pas les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu’on m’a faites. On me dit, ailleurs, que c’est fourberie et jésuitisme.

J’ai la certitude que ce n’est pas cela. C’est quelque chose de pis pour nous, peut-être. C’est impuissance. On a donné une hécatombe à la réaction : on ne peut plus la lui arracher. — Pourtant j’espère encore pour nous de mon plaidoyer, et j’espère pour tous de la nécessité d’une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient facilement à titre de grâce ; mais, comme personne de chez nous ne demande ainsi, je n’ai qu’à faire le rôle d’avocat sincère, et à démentir, autant qu’il m’est possible, les calomnies de nos adversaires.

Adieu, cher ami ; brûlez ma lettre ; je la lirais au président ; mais un préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience : je sais que vous n’en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous embrasser de cœur. Espérons nous revoir bientôt.