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Correspondance 1812-1876, 4/1861/CDLXXVIII

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CDLXXVIII

AU MÊME


Tamaris, 22 mai 1861.


Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon ; partie à onze heures du matin, je rentrais à onze heures du soir, quand j’ai trouvé ta lettre à la maison. Juge si j’ai dîné ou soupé de bon appétit ! Le cœur content me faisait oublier les jambes, vexées d’une ascension de deux heures et d’une descente d’une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais quel endroit et quelle vue ! On me disait que je verrais les montagnes d’Afrique ; mais je n’ai vu devant moi que la mer unie, comme un lac incommensurable et tout à fait mystérieux à l’horizon. Le temps était pourtant clair ; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d’Afrique point, et je savais bien que c’était une blague provençale impossible. N’importe, je t’ai appelé à travers l’espace, et je t’ai souhaité joie et santé. J’étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu’il y a ici de beaux jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la mer, on trouve cette atmosphère calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval de charretier en nenfort), par un clair de lune splendide, sur une route en zigzag des plus fantastiques. J’étais seule avec le bon Matheron, à qui j’avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.

J’ai grimpé avant-hier Évenos. C’est le château noir en ruine qu’on voit dans les gorges d’Ollioules ; c’est très beau aussi, mais dans un autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j’ai été détemcée en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes : deux heures d’attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, etc., etc. Rien de fâcheux ; seulement un peu de lassitude aujourd’hui, mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, j’espère, une autre année, si tu es content de l’Afrique, y aller avec toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n’être pas dans la gêne avant qu’il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l’affaire de deux ou trois jours seulement. C’est donc beau et curieux, cette Afrique ? Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de soleil. On dit qu’ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, songe qu’il me le faut pour achever en paix ma vieille vie.

Je te bige mille fois.