Correspondance 1812-1876, 4/1861/D

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D

AU MÊME


Nohant, 20 novembre 1861.


Il y a des siècles que je n’ai causé avec mon grand fils. Il ne faut pourtant pas qu’il croie que je l’oublie, et que je suis privée de le voir sans murmurer. J’en veux aux amis qui vous empêchent de venir et pourtant j’aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça ? Le mieux est de ne pas chercher à l’arranger ; c’est l’unique solution des choses insolubles, la destinée vient toujours s’en charger ; mais je la tourmente, cette destinée, pour qu’elle vous ramène ici. Nous avons fini de jouer la comédie ; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, et pourtant nous avons encore une velléité de trucs et de pièces fantastiques.

Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le gai Lambert ; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que pour huit jours. D’autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. Mais le grand regret, c’est d’être forcé de laisser partir votre gros ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s’y est pris, mais il s’est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai qu’il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait à tous nos portraits, merveilleux, charmants comme dessin, et d’une ressemblance que les portraits n’ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui ; il est tout étonné d’avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui s’impatiente, et pour s’envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux alsaciens. C’est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture ; mais il dessine joliment bien. C’est un contraste à étudier que cette grosse nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands n’expliquent pas ça ; car, s’ils ont le fini des détails, ils n’ont pas la grâce des types.

Que vous dirai-je de moi ? Rien d’intéressant. J’ai flâné d’une manière insensée, regardant la première page d’un roman commencé et me laissant distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l’on s’amuse, psychiquement parlant, n’est pas tout à fait perdu. On vous attend pour retrouver un peu de sens commun littéraire. Je crois que c’est le Drac qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre côté, ça n’allait pas, le Villemer. À l’heure qu’il est, je suis sûre que ça va très bien ou que ça a rété très bien, et puis mal et puis mieux. Il n’y a rien de plus changeant que le temps qu’il fait dans nos cervelles d’auteur ; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière leurs nuages, ça n’est jamais inquiétant.

Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.