Correspondance 1812-1876, 5/1864/DLXIV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


DLXIV

À M. LUDRE-GABILLAUD, À LA CHÂTRE


Palaiseau, 24 juillet 1864.


Mon ami,

Nous sommes brisés : nous avons perdu notre enfant ! Je suis partie avec un médecin mercredi soir pour Agen, d’où j’ai couru sans respirer à Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l’avons enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père, le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à vivre côte à côte avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen, je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l’idée d’emporter ce pauvre petit corps à Nohant pour l’y ensevelir ; et, vraiment, épuisés comme ils le sont tous deux, c’était de quoi les tuer. J’ai pu surmonter cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront me rejoindre ici, et j’espère que leurs pensées se seront tournées vers l’avenir.

Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue par l’express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu’à mon âge, c’est rude. Mais cette fatigue et cette dépense d’énergie m’ont soutenue au moral, et j’ai pu remonter l’esprit de ces pauvres malheureux. Le plus frappé est Maurice. Il s’était acharné à sauver son enfant. Il le soignait jour et nuit sans fermer l’œil. Il le croyait sauvé ; il m’écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins. Enfin, il faut supporter cela aussi !

Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. À présent, la réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi affecté qu’il peut l’être et m’a témoigné beaucoup d’amitié.

Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu’elle pleurera avec nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit. — Antoine dînait chez moi à Palaiseau le jour où j’ai reçu le télégramme d’alarme. Il a couru pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n’ai pu partir le soir même ; l’express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami ; à vous de cœur.

G. S.