Correspondance 1812-1876, 5/1864/DLXXX

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DLXXX

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Palaiseau, 31 décembre 1864.


Mademoiselle,

Le récit que vous me faites m’a vivement touchée ; ce que j’y vois surtout, c’est votre immense bonté, c’est votre vie entière consacrée à faire des heureux ou des moins malheureux. Comment, avec cette âme pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d’avoir fait tant de bien, pouvez-vous être triste et découragée ? c’est vraiment douter de la justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles ! que craignez-vous donc de Dieu ? est-ce que son appréciation de nos fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées ?

Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre les autres, de gronder un enfant, et même d’enfermer un animal : « Certes Dieu n’est pas juste à notre manière. S’il connaissait la nécessité de châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux ; son cœur serait brisé à toute heure ; les larmes et les cris des créatures navreraient sa bonté. Dieu ne peut pas être malheureux ; donc, nos erreurs n’existent pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les plus odieux ; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une vie éternelle, entièrement inconnue, s’ouvre devant nous. Quelle qu’elle soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement ; car Dieu nous a donné l’espérance et c’était nous faire une promesse. Il est la perfection : rien des bons instincts et des nobles facultés qu’il a mis en nous ne peut mentir. »

Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte de l’état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois, mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre maladie morale très sérieusement : c’est un devoir religieux auquel vous devez vous soumettre. Vous n’avez pas le droit de laisser détériorer votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous devons nous conserver purs de chimères et d’insanies. Allez donc vivre ailleurs qu’à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez n’importe où, pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui ont de l’amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui vous défend l’abandon de vous-même.

Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués.

GEORGE SAND.