Correspondance 1812-1876, 5/1865/DLXXXIII

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DLXXXIII

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Palaiseau, 15 janvier 1865.


Cher ami,

Combien je suis touchée de tout ce que vous m’écrivez ! Vos souffrances, votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l’exil, et il a bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets.

Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le disait, pourquoi n’en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que momentanément, un climat meilleur pour vous ? Vous parlez si peu de vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu’on ne sait pas ce qui peut l’alléger.

Pour ma part, j’ai une foi, c’est qu’il n’y a pas de maladies incurables. La médecine avancée commence à le croire ; moi, je l’ai toujours cru, et je me dis que c’est un devoir envers l’avenir, envers l’humanité, de vouloir guérir. J’ai eu, il y a quatre ans, une fièvre typhoïde : il m’est resté une maladie de l’estomac qui a duré trois ans et qui était qualifiée de chronique. M’en voilà guérie, mais aussi je l’ai voulu.

Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous : Ma vie a été triste ! Elle a été, elle sera toujours pleine d’atroces déchirements, et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements complets. J’ai perdu, l’été dernier, mon petit Marc, l’enfant de Maurice et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait un an, il était né le 14 juillet ; le jour de son premier anniversaire, son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle douleur ! nous n’en sommes pas encore revenus et, pourtant, je demande, je commande un autre enfant ; car il faut aimer, il faut souffrir, il faut pleurer, espérer, créer, être ; il faut vouloir enfin, dans tous les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore que par des larmes ; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent de ne pas aimer le second ; ce qui prouve, hélas ! qu’ils l’aimeront trop encore ! mais peut-on se dire qu’on limitera les élans du cœur et des entrailles ?

Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France ; je sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine, qu’il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, les cruels écrasements de la pensée, mais qu’il faut toujours se relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son cœur accrochés à toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant trophée.

Me voilà loin de mon sermon sur la santé ; pourtant, j’y reviens naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée qu’elle soit. Faites donc tout au monde pour nous la garder.

Adieu, ami ; je vous aime. Maurice aussi, lui !

GEORGE SAND.