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Correspondance 1812-1876, 5/1866/DCXX

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DCXX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Palaiseau, 29 novembre 1866.


Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut être naturaliste. C’est une grosse question.

Mon Cascaret — c’est comme ça que j’appelle le petit ingénieur — la résoudra comme il l’entendra. Ce n’est pas une bête, et il passera par bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu’avec réserve ; car il est plus fort que moi sur bien des points et ce n’est pas le spiritualisme catholique qui l’étouffe. Mais la question par elle-même est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d’une manière toute impersonnelle ; car ce qui est bien pour l’un peut avoir son contraire très bien pour l’autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos tendances ou de nos expériences, si l’être humain peut recevoir et chercher son entier développement physique sans que l’intellect en souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut bien nous contenter, la jouissance et l’abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les séparer, les limiter, à moins d’être un sage de première volée ? Et, si l’on est un sage, adieu l’entraînement, qui est le père des joies réelles !

La question, pour nous artistes, est de savoir si l’abstinence nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en faiblesse. — Vous me direz : « Il y a temps pour tout et puissance suffisante pour toute dépense de forces. » Donc, vous faites une distinction et vous posez des limites, il n’y a pas moyen de faire autrement. La nature, croyez-vous, en pose d’elle-même et nous empêche d’abuser. Ah ! mais non, elle n’est pas plus sage que nous, qui sommes aussi la nature.

Nos excès de travail, comme nos excès de plaisir, nous tuent parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.

Non, je n’ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et à les entendre résoudre dans un sens ou dans l’autre, sans qu’une conclusion victorieuse et sans réplique m’ait jamais été donnée. J’attends la lumière d’un nouvel état de mon intellect et de mes organes dans une autre vie ; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse jusqu’à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre. C’est M. Ptaton, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne l’avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l’univers subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent réciproquement. Comment s’appellera-t-il pour la nature matérielle ? équilibre, il n’y a pas à dire ; et pour la nature spirituelle ? modération, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous voudrez, mais ça se traduira toujours par équilibre. Ai-je tort, mon maître ?

Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là. Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l’objet de leurs ardentes convoitises ? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu’ils existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie, ils marchent droit selon nous ; si nous n’en avons pas, ils marchent au hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de nous en eux ? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de nous ?

Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce que vous faites vous réussit ; voilà pourquoi je vous demande si nous différons sur la question des luttes intérieures, si l’homme-roman doit en avoir, ou s’il ne doit pas les connaître.

Vous m’étonnez toujours avec votre travail pénible ; est-ce une coquetterie ? Ça parait si peu ! Ce que je trouve difficile, moi, c’est de choisir entre les mille combinaisons de l’action scénique, qui peuvent varier à l’infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j’en fais meilleur marché que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d’en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défaillances ; au fond, ça m’est égal, pourvu que l’émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C’est l’autre qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand j’essaye de penser à ça, je m’en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du tout.

Mais une grande sagesse nous sauve ; nous savons nous dire : « Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments, c’est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir vibrer. »

Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu’il ne faut, et que vous devriez laisser faire l’autre plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue. L’instrument pourrait résonner faible à de certains moments ; mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire ; vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans la lumière.

Vale et me ama.