Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXXIX

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DCXXIX

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 14 février 1867.


Cher ami,

Je vous remercie de penser à moi, de vous occuper de ce qui m’intéresse, et de me le dire d’une façon si charmante. C’est une coquetterie que me fait la destinée, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois, grâce à vous, le dîner Magny comme si j’y étais. Seulement il me semble qu’il doit être encore plus gai sans moi ; car Théo a parfois des remords quand il s’émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d’autant plus ressortir l’inaltérable douceur de l’adorable Renan, avec sa tête de Charles le Sage.

Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rétablis bien. J’ai encore eu une rechute d’accablement ; mais je recommence à aller mieux et j’essaye de me remettre au travail, mot bien ambitieux pour un simple romancier.

Merci pour l’article Jouvin ; car j’ai retrouvé votre bonne écriture sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n’est pas beau généralement chez nous : terrain calcaire, très fromental, mais peu propre au développement des arbres ; des lignes douces et harmonieuses ; beaucoup d’arbres, mais petits ; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi, insignifiant d’aspect. Il a du bon quand on le connaît ; mais il n’est guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.

Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou l’autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j’ai beaucoup parlé de vous, vous envoie d’avance toutes ses cordialités.

À vous de cœur.

G. SAND.