Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXXVIII

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DCXXVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 février 1867.


Bah ! zut ! troulala ! aïe donc ! aïe donc ! je ne suis plus malade ou du moins je ne le suis plus qu’à moitié. L’air du pays me remet, ou la patience, ou l’autre, celui-qui veut encore travailler et produire. Quelle est ma maladie ? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu’on appelle anémie, effet sans cause saisissante, dégringolade qui, depuis quelques années, menace, et qui s’est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l’estomac paresseux ou capricieux, avec un sentiment d’étouffement et des velléités d’inertie. Il y a eu impossibilité de garder un verre d’eau dans ce pauvre estomac durant plusieurs jours, et cela m’a mise si bas, que je me croyais peu guérissable ; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille.

Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, c’est le soleil que je te conseillais ; nous ne sommes pas des chouettes, que diable ! Nous venons d’avoir trois jours de printemps. Je parie que tu n’as pas monté à mon cher verger, qui est si joli et que j’aime tant. Ne fût-ce qu’en souvenir de moi, tu devrais le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.

Tu es donc dans des ennuis d’argent ? Je ne sais plus ce que c’est depuis que je n’ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le prolétaire ; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée pour l’autre monde, et alors je n’aurai plus besoin de rien. Mais il faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses toujours duper et tondre ? Ce n’est pas moi qui t’enseignerai le moyen de te défendre. Mais n’as-tu pas un ami qui sache agir pour toi ? Hélas oui, le monde va à la diable de ce côté-là et je parlais de toi, l’autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l’artiste, celui qui est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel de la vie. Je t’envoie la dernière page de sa lettre ; tu verras que tu as là un ami dont tu ne te doutes guère, et dont la signature te surprendra.

Non, je n’irai pas à Cannes malgré une forte tentation ! Figure-toi qu’hier, je reçois une petite caisse remplie de fleurs coupées en pleine terre, il y a déjà cinq ou six jours ; car l’envoi m’a cherchée à Paris et à Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraîches, elles embaument, elles sont jolies comme tout. — Ah ! partir, partir tout de suite pour les pays du soleil. Mais je n’ai pas d’argent et, d’ailleurs, je n’ai pas le temps. Mon mal m’a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien ? Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me voir ici ? Mais oui, c’est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas voir ce vieux nid. Tu m’y dois huit jours, ou je croirai que j’aime un gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve ! Plus malheureux que nous, lui qui n’a pas eu de gros chagrins et qui n’a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure ce qu’il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, entendue comme il l’entendait ! Et puis très altier, lui qui a été janséniste, son cœur s’est refroidi de ce côté-là. L’intelligence s’est peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et elle ne nous apprend pas à mourir. Barbès, qui depuis si longtemps attend à chaque minute qu’une syncope l’emporte, est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s’en va tout à fait, c’est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu’on le suive ou le rejoigne.

Et bonsoir, cher ami de mon cœur. On sonne la représentation. Maurice nous régale ce soir des marionnettes. C’est très amusant, et le théâtre est si joli ! un vrai bijou d’artiste. Que n’es-tu là ! C’est bête de ne pas vivre porte à porte avec ceux qu’on aime.