Correspondance 1812-1876, 5/1867/DCXXVII

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DCXXVII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 21 janvier 1867.


Eh bien, cher fils, comment êtes-vous arrivé à Paris, par ce temps de frimas qui vous a surpris le jour du départ ? Avez-vous eu froid dans l’affreuse diligence ? Vous êtes-vous embêté. Je vous ai fait faire là une vraie corvée et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et j’ai été si patraque, moi, depuis ce temps-là, que je n’avais pas le courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente et stoïque alitée[1]. Je crois que je vais mieux à présent, du moins il y a des jours où je me crois guérie. Ça ne peut guère se faire par une saison si dure ; aussi je prends patience et m’arrange pour ne pas penser à mon mal. J’ai fait diversion en m’installant dans ma nouvelle chambre, où j’ai enfin chaud et où je me trouve doucement et bêtement dans le bleu tendre, couleur d’anémie. J’ai soif de travailler.

Avez-vous lu Mont-Revèche ? Y voyez-vous plus clair que moi. Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour Villemer ? Sauf à ne pouvoir pas exécuter tout ce que vous m’indiquerez et à tourner du côté où je peux être moi, avec mes défauts et mes qualités. On ne se sépare pas de soi-même. Il me semble que vous me sortiriez de mes irrésolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si Madame Aubray ne vous absorbe pas trop. Peut-être que je m’en vas tout doucement et que je n’ai pas à m’inquiéter de l’avenir. Mais, si, avant de me confier à ce toujours plus calme dont parle Gœthe, je pouvais faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien, si c’est avec Mont-Revèche que je peux donner ce dernier coup de collier. Si, après réflexion, vous me dites non, je pincerai d’une autre guitare, sans aucun découragement.

Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu’à tout votre beau sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse trétous, comme on dit ici.

Qu’est-ce que vous pensez, vous, de ce couronnement de l’édifice napoléonien ? Il me semble que ce n’est qu’une velléité ; on sait si peu se servir de la liberté en France, qu’on se dépêchera de mal user du peu qu’on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu’on ne nous avait pris, pour nous dire : « Vous voyez, c’est votre faute ! » Ou bien quoi ? sent-on qu’il faut s’exécuter et que la chose craque ? c’est peut-être trop tard, on ne fait pas des citoyens d’un coup de plume, quand on les a si bien corrompus pendant quinze ans.

Aurore a repris son aplomb après votre départ, et je crois qu’un jour de plus l’eût apprivoisée. Elle n’est pas bruyante ; mais elle est tout de même farceuse avec un air sérieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.

  1. Madame Alexandre Dumas.