Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLXVII

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DCLXVII

À MADAME JULIETTE LAMBER, À BRUYÈRES
(GOLFE JOUAN)


Nohant, 23 mars 1868.


Chère enfant,

Vous voulez devenir calme ; si cela était possible, je vous dirais : « Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur par conséquent ; car la souffrance continuelle n’arrive à être combattue que par l’amusement et ne peut arriver au bien-être de l’âme. » Mais le peut-on, même en le voulant bien ? Je sais que, pour moi, je l’ai beaucoup voulu ; mais n’est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle ? Je crois bien que oui.

Ce remède-là vous viendra, c’est un grand détachement des petites choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et sans regret. Il n’y a pas grand mérite, ce n’est qu’une affaire de bon sens. Faut-il que la jeunesse devance l’œuvre du temps ? Non ; son charme est l’impressionnabilité. Restez comme vous êtes, en vous modifiant seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif, par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée ; c’est bien beau et bien bon ; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez riche pour vivre de vos trésors, n’essayez pas d’être millionnaire pour vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin de souffrir ; là est l’excès. Toute qualité, toute puissance a son trop plein et c’est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l’on remporte sur soi-même paraissent bien petites ; insensiblement elles sont plus amples et toujours plus faciles. C’est la loi de la force dans l’essor, toujours augmentée par l’essor même.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n’est pas une condition de la jeunesse ; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode d’expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n’avez pas de maladie chronique. Je vous ai bien observée ; vous êtes très forte et bien équilibrée. Votre insomnie est dans l’âme plus que dans le corps, si l’on peut ainsi parler de deux choses qui n’en font qu’une.

Mais, comme elles réagissent l’une sur l’autre à tout instant, il faut essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient pas la possibilité de la victoire de l’esprit sur le corps. C’est peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on peut bien dormir après ; mais il est rare que les nerfs soient en repos quand l’imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir, mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la journée pour vous occuper d’elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous dormiriez pour sûr à onze heures du soir, et, en vous levant à six heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant. Essayez, si vous pouvez.

Je vis tout autrement ; mais, si je n’avais pas de sommeil, je n’hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne changeront pas l’impassible et fatale vérité !

Ma Lina ne se pique pas de calme ; mais elle a de grands mouvements de vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux autres après qu’une émotion vive a semblé les briser. C’est une nature rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée à vous aimer, mais elle n’est pas expansive ; elle est plutôt timide à première vue et observant plus qu’elle ne songe à montrer. Elle eût été une artiste, si elle n’eût été avant tout une mère. Ce sentiment-là a absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s’est développée avec le printemps plus qu’elle n’avait fait dans tout l’hiver. Elle est plus impétueuse et plus capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux ! L’autre s’annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne ; tendres baisers à Toto et à vous. Mille amitiés à Adam, qui n’est pas un homme ordinaire. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai su l’apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise finesse, il a tout ce que j’aime et tout ce que j’estime dans le sexe à barbe. Guérissez-le vite et nous l’amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre entourage ; — et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.

  1. Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd’hui madame Paul Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.