Correspondance 1812-1876, 5/1868/DCLXVIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


DCLXVIII

À MADAME LEBARBIER DE TINAN, À PARIS


Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque chose me rassure, c’est que vous aimez le travail. C’est une seconde âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les médecins échouent.

Oui, je serais enchantée d’avoir mon charmant filleul[1]. Mais je n’ai pas osé l’inviter tout de suite, sans savoir si les parents le permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l’on m’accorde mon cher filleul, soyez sûrs tous que j’en aurai soin comme de mon propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera à Châteauroux vers quatre heures de l’après-midi. Il prendra la vilaine patache que l’on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous à sept heures du soir. Le conducteur s’appelle La Jeunesse ! Il faudra lui dire : « Je ne vais pas jusqu’à la Châtre, je descends à Nohant. » On l’arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l’ai annoncé, se font déjà une fête de le voir, et il n’aura qu’à se préserver de trop de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce Maurice n’est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, qu’elle adore ; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu’il n’était pas son parent pour cela. Alors elle a repris : « En ce cas, il sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même. » Je suis sûre que votre Maurice l’aimera tout de suite, car elle est singulièrement drôle et gentille ; sans qu’il y ait rien de merveilleux en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît vivant au possible, et c’est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un garçon en ce temps-ci, où, à peine sortis de l’enfance, ils sont comme indifférents, blasés et sceptiques. J’espère que son père le conservera jeune. Nous ferons en sorte qu’il ne s’ennuie pas ici. Tâchez qu’il y soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous très gentils et qui le mettront bien vite à l’aise.

Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me dire s’il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu’il ne vienne pas la nuit, il fait trop froid et on s’enrhume affreusement. Qu’on me dise aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu’il m’apporte de meilleures nouvelles de vous !

G. SAND.

Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l’aimera, et que ma belle-fille, qui est une adorable personne, m’aidera à le gâter.

  1. Maurice-Paul Albert.