Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCCII

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DCCII

AU MÊME


Paris, 22 septembre 1869.


J’arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement fatiguée, et j’y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous ; je suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l’avons suivie de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans la journée, et même on a le temps de déjeuner très copieusement et proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de Gargilesse, mais d’une propreté belge très réelle, au pied des beaux rochers appelés les Dames-de-Meuse.

Si les défilés de l’Argonne sont dignes d’André Bauvray, les Dames-de-Meuse sont dignes du Comme il vous plaira de Shakspeare. Il n’y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le narrerai à la maison.

De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante, j’ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les grottes de Han ; c’est une rude course de trois heures dans le cœur de la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près d’une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l’on s’embarque pour revoir la lumière d’une manière féerique.

C’est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres tomber comme des capucins de cartes, j’ai pris le bras du maître-guide en lui glissant à l’oreille l’amoureuse promesse d’une pièce de cinq francs. J’ai pris la tête de la caravane et je n’ai pas fait un faux pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n’étaient pas contents de la préférence, savez-vous ? Fallait qu’ils s’en avisent, ainsi que de la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut des préférences, on ne doit pas rechigner à la détente.

Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment d’accord, Adam étant un excellent mar-chef. Nous avons dépensé chacun cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien, voitures, auberges, bateaux et même l’Opéra à Charleville. Je ne sais si vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai écrit de toutes nos couchées.

Je vous bige mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé mille fois de vous en route. J’ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo, et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes.

Je vous bige et rebige. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents ? Merci à ma Lolo de penser à moi.

J’ai vu des vaches, des vaches ! des moutons, des moutons ! pas un bœuf ; des montagnes d’ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est vrai que je n’ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait. Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore, c’est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézieres à Givet.

La cathédrale de Reims est une belle chose ; mais c’est pourri d’obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur le porche dans la posture d’un monsieur qui s’amuse tout seul ; charmant spectacle pour les jeunes communiantes.

Nous avons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à Charleville ; mais je dormais trop bien pour entendre l’orage, pas plus que les dianes de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne fermaient pas l’œil.

Tout le temps que nous avons été à découvert, il a fait un temps frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil tapait rude sur la montagne de Han ; mais, dans la grotte, c’était un bain de boue, j’ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les stalactites pleurent !