Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCCIII

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DCCIII

AU MÊME


Paris, 17 octobre 1869.


Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et fraîche comme une rose. Je l’attendais avec Houdor à la gare, où elle a débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu’elle. Je l’ai menée à la maison ; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu nous rejoindre ; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine est venue s’y joindre. J’ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec Cocote, qui s’est couchée à dix heures, très vaillante, mais en bonne disposition de dormir. Je vais en faire autant ; car je me suis levée à huit heures pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple ; pas de sénateurs ni de prêtres. J’y ai vu Girardin, qui a dit à Solange que son roman était très bien, et qui l’a beaucoup encouragée à continuer ; Flaubert, qui était très affecté ; Alexandre : son père, qui ne marche plus ; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l’Ariège), catholique. Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la foule.

La chose finie, j’ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver ma voiture ; alors en rentrant dans la vraie foule, j’ai été l’objet d’une manifestation dont je peux dire que j’ai été reconnaissante, parce qu’elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste : on m’a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m’accompagnaient pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.

J’ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre, et j’ai été seule l’objet de cette préférence. Il n’y avait pour les autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m’a fait promettre de te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce que c’était comme un mouvement général d’estime pour le caractère, plus que pour la réputation.

Demain, Lina va voir sa mère ; je vais lui faciliter toutes les allées et venues, pour qu’elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. J’aurai bien soin d’elle, tu peux être tranquille, et le plus vite possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous avons bien soif !

Embrasse pour moi les jènes gens, comme dit Lolo.