Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCCIV

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DCCIV

À M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS


Nohant, 10 novembre 1869.


Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t’écris au Mans, tu es peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c’est un rhume général, sauf les enfants. Ça n’a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec éclat le Théâtre Balandard, et de nous donner une pièce souvent interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois, a assisté à un premier acte ; après quoi, on lui a dit que c’était fini et elle a été se coucher. Elle était figée d’étonnement et d’admiration, et disait toujours : « Encore ! encore ! j’en veux d’autres ! » bien qu’il fût dix heures du soir ; c’est la première fois qu’elle veille si tard. Elle est toujours merveilleusement gentille.

Mon jeu de Plauchut continue tous les soirs avec elle et dure une grande heure. Il n’y a pas moyen de lui en inventer un qui l’amuse autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. À présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait dans son lit et qui crie toujours.

Il n’y a pas de danger qu’elle t’oublie. Je croyais, à mon retour de Paris, qu’elle ne songeait plus à ce jeu ; mais, dès le premier soir, quoiqu’elle n’y eût pas joué depuis deux mois, elle m’a dit : « Tu vas faire Plauchut. » Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les marionnettes ; c’est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.

J’ai reçu l’almanach, qui est joliment bête, à commencer par moi[1].

En politique, je n’aime pas le rôle de Rochefort. Je n’aime pas cette adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de principes. Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’aimer et le servir : c’est le traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas : « Je prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c’est comme vous voudrez ». S’il n’en sait pas plus long que ses commettants, s’il attend leur caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui. Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n’y a pas d’ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux qui veulent la révolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence ; mais, qu’on lutte ou non contre la violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l’annoncent pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et l’Italie n’est pas prête à se passer de lui.

Si je t’avais su encore à Paris, je t’aurais chargé de remettre à Galli-Marié las muchachas que Berton nous a envoyées. Je les ai expédiées par la poste à la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[2]. Ça t’amusera de t’y promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t’embrasse tendrement. Écris-nous.

G. SAND.

  1. Almanach du Rappel, pour 1870.
  2. Malgrétout