Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCCXI

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DCCXI

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 10 décembre 1869.


Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous trouvera-t-elle ? Je vous remercie de m’avoir écrit de Venise, ; c’est bien gentil à vous d’avoir pensé à moi. Avez-vous fait d’ailleurs un bon et beau voyage ? avez-vous été en Orient ? Vous voyez qu’à Nohant on ne sait rien. On s’y porte à merveille et on y travaille sans relâche ; mais on voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir ou s’embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions.

Moi, cette Égypte transformée en cabaret ne m’a pas tentée. Il me semble que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l’ennui qui les environne. Ici, il est vrai, on ne s’amuse pas avec plus d’originalité et de distinction. Le pouvoir s’avachit, les vieilles rengaines se ressassent, et les hommes d’avenir ne trouvent rien de neuf ; triste et inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu d’avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée parce qu’elle manque de graisse : ça reviendra et nous marcherons encore ; seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura bien des bêtises de faites et de dites.

Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L’ainée est très intelligente et bonne ; c’est ma société, mon amie personnelle. Que c’est beau, la candeur de l’enfant ! je ne sais plus rien des vôtres. J’attends que vous me parliez d’un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je vous charge d’embrasser pour moi tout le cher monde et d’y joindre les amitiés et révérences de mes enfants.

Votre maman.