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Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCXCIII

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DCXCIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 18 février 1869.


Cher enfant,

Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le père Calamatta, qui était malade depuis près d’un an sans donner d’inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et enfants ; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver son père mort ou mourant.

Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de la joie ; car, à l’habitude et quand tout va bien physiquement chez nous et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu, vivant si unis les uns pour les autres. C’est là, cher enfant, qu’il faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir ; et les petites contrariétés de théâtre que tu m’as vu supporter si patiemment paraissent ce qu’elles sont, rien du tout au prix de ce qui contriste le cœur. Enfin ! courage, n’est-ce pas ? à ce chagrin qui nous menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés. Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent à Rome, où il a enfoui tout ce qu’il possède, tableaux, meubles rares, etc. Il n’y en a pas pour un grosse somme ; il faut pourtant ne pas laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces objets ne donne beaucoup de peine ou d’ennui pour peu de compensation.

Et puis c’est un prolongement d’absence et je serai peut-être seule un mois. Si c’était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma solitude, de penser à leurs amusements ; mais, dans les conditions où ils sont, ce voyage est navrant et j’en bois toute la tristesse, toute la fatigue, sans pouvoir la leur alléger.

Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J’ai ces deux chères fillettes à garder et ne pas quitter d’une heure. Lolo ne sait pas encore qu’ils sont partis. On l’a emmenée jouer dans ma chambre pendant qu’on enlevait les malles, et elle n’a pas vu les larmes. À dîner, je vais inventer une histoire et demain encore ; mais il y aura du gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules ; car elle est passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.

Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s’en faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t’écrire pour te confier sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi, mais je l’en ai empêché. Nohant sans eux est trop morne, et tu es dans l’âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi pour te condamner à l’état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je supporterai cette crise comme il le faut, tant qu’on a un devoir à remplir, on a la grâce suffisante et je ne m’ennuierai pas ; cette solitude me forcera de travailler. J’aurai le cœur gros souvent, surtout jusqu’à dimanche, où j’aurai un télégramme de leur arrivée à Milan. Jusque-là, l’inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le passe. C’est bête d’y penser ; il y a du danger partout, même au coin de son feu ; mais l’imagination est la folle qui n’obéit pas à la volonté. Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur : Alla signora Lina Sand (Calamatta), Contrada Ciovasso, 11, Milano.

Au revoir donc, à Paris, quand tu y seras selon le cours de tes projets quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, j’irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t’attend quand tu seras un peu rassasié de Paris.

Je t’embrasse tendrement, cher fils ; ne sois pas inquiet de moi, mais plains-moi un peu ; ça me fera du bien.

G. SAND.