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Correspondance 1812-1876, 5/1869/DCXCII

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DCXCII

AU MÊME


Nohant, 11 février 1869.


Pendant que tu trottes pour ton roman, j’invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables, une lecture m’entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m’a amusé ou plutôt ça m’a commandé, car c’est en vain que je lutterais contre ces caprices ; ils m’interrompent et m’obligent… Tu vois que je n’ai pas la force que tu crois.

Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme tu dis, il faudrait des artistes, et l’artiste est trop occupé de son œuvre pour s’oublier à approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps ! En jouis-tu au moins de ta fenêtre ? Je parie que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu’ils seront fricassés ; ça ne les empêche pas d’être jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille : la nièce, les petits neveux, etc. Nous tous avons revêtu des déguisements ; ce n’est pas difficile ici, il ne s’agit que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela exact et très joli. La perle, c’était Lolo en petit Louis XIII satin cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d’argent. J’avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic ; c’était si joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, folâtré jusqu’au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l’oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J’irai plutôt te chercher par les cheveux.

Je t’embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.