Correspondance 1812-1876, 5/1870/DCCXXXI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


DCCXXXI

AU MÊME


Nohant, 26 avril 1870.


Eh bien, mon cher ami, dites à notre ami que je vous ai parlé de ses petits soucis d’argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement qu’il n’avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus qu’un autre, pouvez lui remonter le moral. L’insuccès relatif de son livre[1] est une souffrance, et, s’il craint de vous parler d’argent, c’est, à coup sûr, dans l’appréhension d’un reproche indirect de votre part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien qu’un homme de talent, après avoir fait Madame Bovary, doit remonter sur l’eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen d’empoigner le public. À quel grand esprit cela n’est-il pas arrivé ?… Je crois comprendre qu’il a besoin tout de suite, qu’il ne veut pas vous le dire, et que, comme un grand enfant qu’il est, il attend que vous le deviniez.

Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que votre bonne amitié pour lui vous conseille.

À vous, cher ami,
G. SAND.

[2]

  1. L’Éducation sentimentale.
  2. Réponse de Michel Lévy :
    Paris, 9 mai 1870.
    Chère madame Sand,

    Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j’ai fait, auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m’aviez conseillée, en me dépeignant sa situation matérielle et morale.

    Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu’il se crût trop mon obligé et que son amour-propre s’en inquiétât ; c’était de lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier ouvrage qu’il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans, fût-ce dans dix ! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n’a pas eu son agrément, toute désintéressée qu’elle était de ma part, et quelque tranquillité d’esprit qu’elle lui laissât.

    Quant à lui offrir une prime qui eut été attribuée à l’Éducation sentimentale, en vérité, cela ne m’était pas possible. Quoique ce livre soit loin d’avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs, c’est-à-dire ce que j’aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan ou à M. Guizot. Ajoutez qu’il est certain que, dans les dix ans où j’ai l’exploitation de l’Éducation sentimentale, je ne recouvrerai pas les 16,000 francs dès aujourd’hui déboursés.

    Je regrette que Flaubert n’ait pas cru devoir accepter mon offre ; mais j’ai fait ce que j’ai pu, et j’espère que vous me rendrez vous-même cette justice que je ne pouvais mieux faire.

    Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu’avec Flaubert je n’ai pu dire aussi crûment les choses.

    Bien affectueusement à vous.
    MICHEL LÉVY.