Correspondance 1812-1876, 6/1870/DCCXLI

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 6-8).


DCCXLI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 août 1870.


Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente ? Quelle leçon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres absolus ! France et Prusse s’égorgeant pour des questions qu’elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres, et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous serions vainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui partent.

La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et comme on les traite pour commencer ! Quel désordre, quel désarroi dans cette administration militaire, qui absorbait tout et devait tout avaler ! Cette horrible expérience va-t-elle enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée, ou que la civilisation doit périr ?

Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus ; peut-être demain saurons-nous que nous avons battu, et, de l’un comme de l’autre, que restera-t-il de bon et d’utile ?

Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant toujours, triste ou gai. Il est bête, dit-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons ; lui, ne dit rien et, pendant qu’on tue, il sème, réparant toujours d’un côté ce qu’on détruit de l’autre. Nous allons tâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à cinquante ou cent mètres sous terre. L’ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol.

Nous tâchons de fouiller les entrailles de la terre pour oublier ce qui se passe dessus. Mais on ne peut se distraire de cette consternation !

Écris-moi où tu es ; je t’envoie ceci au jour dit, rue Murillo. Nous t’aimons et nous t’embrassons tous.