Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 116-118).


DCCCIII

GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 28 avril 1871.


Non certes, je ne t’oublie pas ! je suis triste, triste, c’est-à-dire que je m’étourdis, que je regarde le printemps, que je m’occupe et que je cause comme si de rien n’était ; mais je n’ai pas pu être seule un instant depuis cette laide aventure, sans tomber dans une désespérance amère. Je fais de grands efforts pour me défendre ; je ne veux pas être découragée ; je ne veux pas renier le passé et redouter l’avenir ; mais c’est ma volonté, c’est mon raisonnement qui luttent contre une impression profonde, insurmontable quant à présent.

Voilà pourquoi je ne voulais pas t’écrire avant de me sentir mieux, non pas que j’aie honte d’avoir des crises d’abattement, mais parce que je ne voudrais pas augmenter ta tristesse déjà si profonde en y ajoutant le poids de la mienne. Pour moi, l’ignoble expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois de l’éternelle progression des hommes et des choses, et, si j’ai quelques principes acquis dans l’esprit, bons ou mauvais, ils n’en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j’ai accepté la patience comme on accepte le temps qu’il fait, la durée de l’hiver, la vieillesse, l’insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s’apercevoir peut-être du vide de toute formule à priori.

Ce n’est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres. Mon chagrin vient d’une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m’endormir sur la souffrance et même sur l’ignominie des autres ; je plains ceux qui font le mal ; tout en reconnaissant qu’ils ne sont pas intéressants du tout, leur état moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid ; comment ne pas plaindre une masse de consciences tombées dans la boue ? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui, on le plaint, d’autant plus aujourd’hui qu’on ne peut plus l’aimer. Ceux qui n’aiment jamais se payent de le haïr mortellement. Que répondre ? Il ne faut peut-être rien répondre ! Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire de l’insigne lâcheté avec laquelle les Parisiens ont subi l’émeute de ces aventuriers. C’est une suite des aventuriers de l’Empire : autres félons, même couardise.

Mais je ne voulais pas te parler de cela, tu en rugis bien assez ! Il faudrait s’en distraire ; car, en y pensant trop, on se détache de ses propres membres, et on se laisse amputer avec trop de stoïcisme.

Tu ne me dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l’ont occupé ; l’ont-ils brisé, sali, volé ? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela ? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail ? Si tu repeux y travailler, la paix se fera dans ton esprit. Moi, j’attends que le mien guérisse, et je sais qu’il faudra aider à ma propre guérison par une certaine foi souvent ébranlée, mais dont je me fais un devoir.

Dis-moi si le tulipier n’a pas gelé cet hiver et si les pivoines sont belles.

Je fais souvent en esprit le voyage ; je revois ton jardin et ses alentours. Comme cela est loin ; que de choses depuis ! On ne sait plus si on n’a pas cent ans !

Mes petites seules me ramènent à la notion du temps ; elles grandissent, elles sont drôles et tendres ; c’est par elles et les deux êtres qui me les ont données que je me sens encore de ce monde ; c’est par toi aussi, cher ami, dont je sens le cœur toujours bon et vivant. Que je voudrais te voir ! Mais on n’a plus le moyen d’aller et venir.

Nous t’embrassons tous et nous t’aimons.