Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 119-121).


DCCCIV

À M. BERTON PÈRE, À SAINT-AVERTIN,
PAR TOURS


Nohant, 17 mai 1871.


Mes pauvres enfants, quelles tristes, nouvelles vous me donnez ! J’en suis toute abattue. Moi qui me consolais du malheur d’autres absents, en me figurant que vous étiez du moins tranquilles et en sûreté ! Clerh et Porel, qui sont ici, me disaient vous avoir rencontrés partant aussi, et fuyant la honteuse alternative de la guerre civile ou de l’écrasement social. D’autres malheurs vous attendaient chez vous, la variole noire, qui nous forçait aussi, l’année dernière, de fuir les accidents, les morts, l’inquiétude ! comme si les désastres publics ne suffisaient pas, ces déplorables années déchaînent sur nous tous les fléaux. — Grâce à Dieu, vos chers petits sont sortis sains et saufs du danger et tout semble aller un peu mieux chez vous. Pour Paris, nous touchons au dénouement plus ou moins tragique, plus ou moins burlesque. Quand on voit quels hommes sont à la tête de cette insurrection, les uns odieux, les autres crétins, on ne peut s’intéresser à leur égarement. Et puis cette doctrine de dictateur nous va de moins en moins, il est temps d’en finir avec cet escamotage de notre liberté, de notre sécurité et de notre dignité de citoyens. C’est assez appartenir aux premiers venus. J’espère que nous allons avoir besoin de nous appartenir à nous-mêmes. Quelle situation va succéder à cette lutte répugnante ? Un genre directoire ? Le besoin de s’amuser, de s’enivrer, d’oublier ? Peut-être ! L’esprit français ne peut pas rester tendu sur les émotions politiques. Mais, comme nous ratons tout ce que nous voulons copier dans le passé, nous n’aurons pas même le chic des Barras ; nous serons bêtes et nos incroyables n’en feront accroire à personne.

Prenons courage cependant. Défendons-nous de mourir. Il y a encore plus de vitalité chez nous que chez les autres peuples, et j’espère que la France se relèvera avec une facilité qui les étonnera encore. Il y aura quelques mois durs à passer, quelques années plus ou moins troublées, et puis une éclosion de je ne sais quoi qui nous portera je ne sais où, mais qui sera la vie. Je parle comme si je devais vivre longtemps et j’oublie que je suis très vieille. Mais ça m’est égal. Je vivrai dans ceux qui vivront après moi. Vous autres, vous êtes jeunes, le père autant que le fils, et vous serez longtemps encore des instruments et des éléments de retour à la civilisation. En ce moment, nous traversons une île de sauvages où la tempête nous a jetés. Mais, comme Robinson, nous les verrons se manger les uns les autres, et le navire se remettra à flot sans que nous soyons mangés.

Donnez-moi encore de vos nouvelles, chers enfants. Dites-moi que tout va mieux chez vous. Je vous embrasse bien tendrement, ainsi que vos chers petits. Les nôtres vont bien. Nous avons cette chance, la plus grande de toutes.

G. SAND.

P.-S. Que devient l’Odéon ? Chi lo sa ?