Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXI

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 130-131).


DCCCXI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 13 juin 1871.


Chère Juliette,

Il faut pourtant vivre et faire à ceux que nous aimons la vie la meilleure possible. Il ne faut plus dire que l’on souffre, et même il ne faut plus le savoir. La France est une grande ambulance où il faut s’oublier et s’effacer pour les autres. Il ne faut plus être malade ni de corps ni d’esprit : les autres ont absolument besoin que nous nous portions bien.

Nous disons trop que nous sommes perdus, que nous allons tomber sous le joug des jésuites, cela leur donne de l’audace et une importance factice, une force apparente. Je ne les crois pas si redoutables ; je crois plutôt à un libéralisme qui sera sec, froid et borné ; ce ne sera pas un idéal, mais il faudra l’accepter ou périr dans la boue et le sang de l’Internationale. Celle-là est bien plus inquiétante que les cagots et elle a eu l’art d’être plus odieuse encore. Pleurons des larmes de sang sur nos illusions et nos erreurs. Nous avons cru que le peuple des villes était bon et brave. Il est méchant quand il est brave, poltron quand il est bon ; l’Empire l’a rendu dangereux. La République possible ne pourra que le rendre inoffensif, et la République idéale est loin, loin dans l’avenir.

Nos principes peuvent et doivent rester les mêmes ; mais l’application s’éloigne et nous serons condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas. Adam, Louis Blanc et les autres sont bien forcés d’emboîter le pas avec Thiers, et ils ont fait un grand acte de raison en le soutenant contre les excès de la Commune et ceux des légitimistes.

Soyons donc raisonnables à présent, il n’y a pas d’autre chemin pour le devoir ; ne soyons pas nerveux et agités, ou nous sommes perdus.

Je vous embrasse tous bien tendrement. Plauchut m’écrit qu’Adam n’est pas démoli du tout par son terrible accident, et que Toto est tout plein belle. Pauvre fillette ! je suis sûre qu’elle a du calme et de la force d’âme sans le savoir. Mariez-la bien, pas trop dans la politique, je vous en conjure.

Tendresses de Maurice, de Lina et de nos fillettes, qui poussent on ne peut mieux. Les voir rire et sauter dans les fleurs, c’est comme un bain pour nos âmes épouvantées et navrées. Nous nous serrons les uns contre les autres, en nous disant à toute heure : « Surtout ne soyons rien, et travaillons toujours pour que les autres soient. »

GEORGE SAND.