Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCCXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 138-139).


DCCCXIV

À MADAME EMMELINE RAYMOND, À PARIS


Nohant, 18 juin 1871.


Madame, vous êtes remplie de cœur et d’intelligence : aussi vous aimez vos semblables, et leurs crimes vous révoltent, leurs égarements vous laissent stupéfaite. Quant à l’étonnement, je vous en offre autant. Comprendre l’amour du mal est impossible à qui a l’amour du bien. Mais nous voilà forcées de constater des faits et de savoir qu’il y a des méchants en nombre, des fous en très grand nombre, des idiots en nombre immense. Il ne faut pas que cela ébranle notre foi au progrès, notre respect pour la liberté, notre espoir en Dieu, c’est ainsi que nous désignons une notion du beau et du bien dont l’idéal nous apparaît toujours au milieu de nos désespoirs et de nos épouvantes. Je me vanterais si j’avais l’orgueil de vous dire que mon âme n’est ni troublée ni ébranlée par ces orages. Mais je travaille, je crois que nous devons travailler tous et toutes à reprendre possession de nous-mêmes, à forcer notre raison, notre conscience, notre charité à reprendre leur chemin et leur but. Soyons pour le peuple ce que nous étions avant sa chute, sauf beaucoup d’illusions dont la perte doit nous instruire. Ne nous dissimulons pas l’abîme où il est tombé, et, sous prétexte de républicanisme, n’excusons pas le crime. Les dévots ont fait de Léotade, il y a vingt ans, un martyr et un saint, par esprit de corps.

On pourrait reconnaître un hypocrite à ce parti pris de sanctifier un monstre. Aujourd’hui, on devra reconnaître un républicain sincère à son horreur pour une certaine école. Ceux qui les excusent et tâchent de les expliquer en s’acharnant aux fautes de l’Assemblée et à l’esprit de la province sont des hypocrites en politique ou des imbéciles, n’en doutez pas.

Écrasera-t-on cette école du meurtre ? enchaînera-t-on cette rage sans frein ? Ceci est l’inconnu ; mais on peut modifier, contenir, corriger, si l’on travaille à s’améliorer soi-même.

L’Empire avait donné l’exemple des turpitudes et de la démence : tel père, tel fils ! si un gouvernement, quel qu’il soit, donne des exemples de moralité et que les classes aisées suivent ces exemples, il faudra bien que le mont Aventin se dissolve après s’être effondré. Ayons courage ! la seule consolation à tout ce mal, c’est de sentir en soi qu’on veut devenir meilleur. Je vous remercie de vos bonnes sympathies et vous serre cordialement les mains.

GEORGE SAND.