Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCLXXXII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 73-75).


DCCLXXXII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Nous t’aimons, nous te chérissons, mon enfant, nous t’estimons cent fois plus qu’auparavant pour le courage moral qui t’a soutenu dans cette crise terrible, pour ta bonne humeur, tes bonnes lettres, ton constant souvenir. Quel brave ami tu fais, et quel inappréciable caractère ! N’aie pas de chagrin, n’en ayez pas : vous avez tous fait votre devoir, et le monde entier, même la nation qui combat contre vous, vous rend hommage et justice. Le malheur ne tache pas, et, si la France est dans le sang, elle n’est pas dans la boue. Je t’écris comme je pense, et je dois t’envoyer ma lettre ouverte, c’est la consigne militaire ; cela ne me gêne pas. Je n’ai rien à dire, moi, que je ne puisse dire au monde entier. À présent, il faut faire la paix, l’obtenir, la meilleure possible, mais ne pas s’obstiner à la guerre par colère et par vengeance de nos malheurs. Il y aura bien des choses à dire sur les causes multiples de tant de revers. Ce n’est pas le moment. Je n’ai pas voulu publier une ligne contre qui que ce soit ; mais je sais bien que tout eût mieux marché si nous avions eu un gouvernement régulier en province. Le pays réclame ses droits, il faut les lui rendre. Il votera bien, je l’espère ; il voudra ce que veulent l’équité et l’humanité.

Écris-moi bien vite, j’ai reçu ta lettre du 17, celle d’Harrisse après, et, ce matin, une de Berton ; son fils est cruellement malade, le pauvre cher enfant ! Que je vous aime tous, mes pauvres amis ! que je désire la paix ! que j’ai besoin de vous serrer tous contre mon cœur déchiré et meurtri par l’inquiétude ! Nous ne dormions plus, nous mangions en nous reprochant d’avoir encore du pain quand vous n’en aviez plus. Je suis inquiète de Marchal : donne-moi de ses nouvelles ; inquiète aussi de ma pauvre Martine, dont tu ne me parles pas. Et mes Lambert ? Tu m’as dit qu’ils avaient déménagé à temps ; mais l’enfant n’est-il pas malade par suite des privations ? Ah ! que d’innocents sont morts de misère et de maladie, sans compter les bombes ! cruelle, atroce chose que la guerre ! Harrisse m’a raconté votre dîner chez Magny, le jour où il a reçu ma lettre. Ce brave Magny, dis-lui mes amitiés, et à madame Lambquin, si bonne pour les blessés, et à Sarah[1] si dévouée. Je suis inquiète de Clerh, il était malade au commencement du siège. Et Raynard ? J’ai vu son nom dans les journaux ; mais depuis ? Et la pauvre Bondois ! Il faudrait savoir aussi si Martine a de quoi manger. J’espère qu’elle aura demandé à Boulet. Et Fréville ? peut-être mort de faim ! Que de malheureux sans ouvrage et sans ressources ! Enfin donne pour moi quelques secours à ceux qui sont trop fiers pour demander. Je me demande, moi, si toi-même tu n’es pas au dépourvu.

Prends, puise, tant qu’il y aura dans ma petite bourse. Ici, nous n’avons rien que des impôts à payer.

Vois Boutet, dis-lui que je les aime, que j’ai reçu leur lettre, donne-moi de leurs nouvelles. Fais dire à Cadol, rue de Laval, 16, que sa femme et son enfant vont bien ; que je leur ai cautionné un crédit à Bruxelles, chez un banquier. J’espère qu’au moment même où tu seras libre, tu arriveras chez nous.

  1. Sarah Bernhardt.