Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCLXXXV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 79-81).


DCCLXXXV

À M. EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Voilà une lettre d’Alice[1] reçue ce matin ; j’ai rayé quelques lignes trop intimes, en apprenant que les lettres devaient être envoyées ouvertes. Mais c’est tout à fait indifférent et ne cache rien dont Juliette ait à s’inquiéter. Je lui en donne ma parole d’honneur. L’enfant est bien portante et en bon air, bien logée, bien soignée : que sa pauvre mère se tranquillise et attende avec patience le moment prochain de la revoir.

Mais comment va-t-elle, notre chère Juliette ? Un mot bien vite, je vous prie, chers amis ! quel soulagement de penser que vous ne mourrez pas de faim et qu’il ne pleut plus de bombes sur Paris ! Je vous avoue qu’en vous voyant dans une telle situation, je n’étais pas du tout héroïque et que je demandais la paix à tout prix. Je n’ai aucun courage pour voir souffrir, non seulement ceux que j’aime, mais encore ceux que je n’aime pas. Je désire la paix pour l’Allemagne presque autant que pour nous. Aussi, il faut nous nommer des députés qui ne veuillent ni la paix a tout prix, ni la guerre à tout prix.

Il y a un parti en province pour cette dernière solution ; je ne sais pas si elle est patriotique, mais elle est inhumaine et la majorité la repousse. On ne fait rien de solide contre la majorité ! Dites à Jules Favre de venir s’occuper de nous. Il a fait son devoir à Paris. Il a été humain après avoir été citoyen.

À Bordeaux, quelqu’un se permet de le blâmer, de l’accuser de légèreté coupable. C’est ce quelqu’un-là qui nous a empêchés de nous relever, par ses maladresses et ses accès de délire. Cette dictature d’écolier nous a perdus. La France n’était pas disposée à l’accepter, et ceux qui voulaient l’accepter, à commencer par moi, en ont été empêchés par ses fautes sans nombre et l’indélicatesse de ses boutades.

Envoyez-nous un homme sage et humain ; ne jetez pas la France dans cette rage de combats dont l’issue est l’étouffement de la civilisation des deux races. Notre honneur est sauf à présent : nous avons tout souffert, tout accepté, tout subi sans nous plaindre, Paris a bien mérité de la patrie et de l’humanité. Soyez sûrs que tout ce qu’il y a de juste et de bon en Europe nous rendra son estime. Parlez à Jules Favre, vous savez que je ne l’aimais pas beaucoup, j’avais tort. Je trouve sa conduite et sa parole admirables. Lui seul peut calmer les esprits. Qu’il vienne, qu’il parle, qu’il persuade, qu’il rende la République respectable comme Paris ; qu’il ne croie pas à ce qu’on lui dira dans la sphère des satisfaits du moment, c’est une camaraderie et elle est mal composée.

À vous et à Juliette de cœur et d’âme ! Ah ! que j’ai souffert pour vous et avec vous ! et que je vous aime ! je n’ai pas besoin de vous dire que Maurice et Lina vous chérissent d’autant plus qu’ils ont souffert de vos épreuves.

G. SAND.

  1. Fille de madame Adam.