Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 232-233).


DCCCLXV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 20 septembre 1872.


Cher ami,

Ne voyant pas paraître mon feuilleton, je me dis que quelque chose a peut-être embarrassé la direction. J’ai peut-être tapé trop brutalement sur les bons frères, en parlant du célibat ecclésiastique. Ôtez donc vous-même ce qui tourmenterait ces messieurs. J’aurai tant d’autres occasions pour dire tout ce que je pense, que je ne tiens pas à quelques phrases de plus ou de moins à un moment donné. Vous avez mes pleins pouvoirs, une fois pour toutes.

Je pense que vous avez reçu les manuscrits et que vous pourrez bientôt me donner des nouvelles de Berton. J’ai reçu le livre de Bréal : c’est littéralement, jusqu’ici, ce que je pratique, ce que j’ai pratiqué avec mes enfants. Il est donc impossible d’être plus d’accord que nous ne le sommes. Je jouais avec Maurice et je joue avec Aurore des comédies à deux où nous faisons toute sorte de personnages. On est tout étonné, en faisant parler les enfants, des ressources de leur improvisation, et de tout ce qu’ils savent à notre insu. Il est essentiel de se le faire révéler et expliquer, afin de confirmer ce qui est bien apprécié par eux et de redresser ce qui ne l’est pas. Sous la forme de jeu, on les fait beaucoup travailler sans qu’ils s’en doutent. Mais il faut aimer et connaître bien ce petit monde-là. Comment demander cet amour et cette science aux maîtres d’école que l’on nous donne ! Ils sont crétins pour la plupart, et si misérables, qu’on en a pitié. Le pédagogue idéal, vous l’avez vu à Nohant : c’est ce vieux Boucoiran qui a fait l’éducation du jeune âge de mes enfants et de ma nièce (la mère des grands garçons que vous voyez autour de moi) ; je lui dois, à ce Boucoiran, mes meilleures notions sur l’enfance et la manière de la servir. Il y a, sous ce vieux masque, un ange intelligent ; nous lisons ensemble le livre de Bréal, et, certes, ces idées-là lui vont.

Maurice est parti pour la Sologne avec les Boutet ; il reviendra le 26 pour recevoir madame Viardot et ses filles, avec Tourguenef. J’ai écrit à Ferri de venir et Plauchut revient aussi ; vous voyez que Nohant ne désemplit pas. Pourtant il y a toujours votre chambre microscopique si le cœur vous en redit.