Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 230-231).


DCCCLXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 septembre 1872.


Comme de coutume, nos lettres se sont croisées ; tu dois recevoir aujourd’hui les portraits de mes fillettes, pas jolies en ce moment de leur croissance, mais si bien pourvues de beaux yeux, qu’elles ne pourront jamais être laides.

Tu vois que je suis écœurée comme toi et indignée, hélas ! sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays. Mais on sent trop l’impuissance où l’on est de lui remonter le cœur et l’esprit. On travaille quand même, ne fût-ce que pour faire, comme tu dis, des ronds de serviette, et, tout en servant le public, quant à moi, j’y pense le moins possible. Le Temps m’a rendu le service de me faire fouiller dans ma corbeille aux épluchures. J’y trouve les prophéties que la conscience de chacun de nous lui a inspirées, et ces petits retours sur le passé devraient nous donner courage ; mais il n’en est point ainsi. Les leçons de l’expérience ne servent que quand il est trop tard.

Je crois que, sans subvention, l’Odéon ne sera pas en état de bien monter une pièce littéraire comme celle d’Aïssé, et qu’il ne faut pas la compromettre avec des massacres. Il faut attendre et voir venir. Quant à la société Berton, je n’ai pas de ses nouvelles ; elle court la province, et ceux qui la composent ne seront pas repris par Chilly, qui est furieux contre eux.

L’Odéon a laissé partir Reynard, un artiste de premier ordre, que Montigny a eu l’esprit d’engager. Il ne reste vraiment à l’Odéon personne que je sache. Pourquoi ne songes-tu pas au Théâtre-Français ?

Où est la princesse Mathilde ? À Enghien ou à Paris, ou en Angleterre ? Je t’envoie un mot que tu mettras dans la première lettre que tu auras à lui écrire.

Je ne peux pas aller te voir, cher vieux, et pourtant j’avais bien mérité une de ces heureuses vacances ; mais je ne peux pas quitter le home, pour toute sorte de raisons trop longues à dire, et de nul intérêt, mais inflexibles. Je ne sais même pas si j’irai à Paris cet hiver. Me voilà si vieille ! Je me figure que je ne peux qu’ennuyer les autres et qu’on ne peut me tolérer que chez moi. Il faudra absolument, puisque tu comptes y aller cet hiver, que tu viennes me voir ici avec Tourguenef ; prépare-le à cet enlèvement. Je t’embrasse comme je t’aime, et mon monde aussi.