Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXVIII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 236-238).


DCCCLXVIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 9 octobre 1872.


J’ai reçu ce matin votre lettre, cher ami, et j’attends celle de demain. Je ne vous envoie pas le quatrième acte. Il est arrangé jusqu’à la réplique de Lucie à la déclaration de Moréali. Cette réponse contiendra peut-être, en résumé, ce qu’elle lui disait dans le cinquième acte, si vous me prouvez qu’elle ne doit pas le revoir après sa déclaration. Mais alors elle disparaît du cinquième acte, elle n’y a plus rien à faire, et la pièce ne doit plus s’appeler Mademoiselle La Quintinie.

Pourquoi ôter le dévouement de cette fille pour sa mère, la lutte contre le père irrité, la confession qui est une justification de la mère devant sa fille et devant son futur gendre ? Dans la vie réelle, cela aurait à se passer ainsi. La fureur du grand-père éveillerait les soupçons effrayés de la fille, et la mère aurait besoin de ne plus les mériter ; car le général l’a calomniée par sa jalousie, en somme, et Moréali n’est pas le seul coupable de la pièce. Ce général dévot, c’est le mari d’Elmire dans d’autres conditions.

Je trouve aussi qu’après m’avoir fait réhabiliter Moréali, par cette candeur qui lui fait ignorer la passion qui le guide, vous me le feriez avilir en l’envoyant, de son propre mouvement, voler avec effraction, pour éviter un blâme assez léger de l’opinion publique.

Quel mal a-t-il fait volontairement à madame La Quintinie ? Aucun ! il n’a pas su qu’elle l’aimait, il lui a dit probablement du mal de son mari et de son père, il l’a peut-être engagée à les quitter. Les dévots seraient avec lui et, si le général plaidait contre lui, il perdrait. Lucie ne peut pas apprécier cela, elle ne sait rien ; mais Moréali, qui se sait innocent d’adultère, ne peut pas craindre au point de voler pour se soustraire à un scandale sans effet. On comprend qu’il le fasse pour se justifier aux yeux de Lucie, qu’il aime encore, qu’il aimera jusqu’au dernier soupir. Tout cela me paraissait s’enchaîner logiquement. Ce que vous m’écrivez aujourd’hui me fera peut-être changer d’avis demain matin : mais, jusqu’à présent, vous ne m’avez pas donné de bonnes raisons pour le cinquième acte, tandis que toutes celles qui portaient sur les actes précédents étaient conformes à mon sentiment et à ma première intention.

À demain donc et merci, cher bon ami.

Pour le feuilleton, s’il n’était trop long que de quelques lignes, on pourrait bien raccourcir les citations. Qu’est-ce que vous dites de ce livre d’après mon analyse, et que vous pouvez, d’ailleurs, trouver sous les galeries de l’Odéon ? Il me semble, à moi, très remarquable et la première partie très dramatique ; le premier amour, cette fille forte qui veut être mère et qui se détache de l’amant en ne le trouvant pas digne d’être père. Il y a là un drame très humain et que vous pourriez faire sans pillage, puisque c’est arrivé. La figure de la fille pédante et pourtant charmante serait si neuve ! Je l’ai connue : elle était jolie comme un ange.