Correspondance 1812-1876, 6/1872/DCCCLXXIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 247-251).


DCCCLXXIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 25 octobre 1872.


Tes lettres tombent sur moi comme une pluie qui mouille, et fait pousser tout de suite ce qui est en germe dans le terrain ; elles me donnent l’envie de répondre à tes raisons, parce que tes raisons sont fortes et poussent à la réplique.

Je ne prétends pas que mes répliques soient fortes aussi : elles sont sincères, elles sortent de mes racines à moi, comme les plantes susdites. C’est pourquoi je viens d’écrire un feuilleton sur le sujet que tu soulèves, en m’adressant cette fois à une amie, laquelle m’écrit aussi dans ton sens, mais moins bien que toi, ça va sans dire, et un peu à un point de vue d’aristocratie intellectuelle, auquel elle n’a pas tous les droits voulus.

Mes racines, on n’extirpe pas cela en soi et je m’étonne que tu m’invites à en faire sortir des tulipes, quand elles ne peuvent te répondre que par des pommes de terre. Dès les premiers jours de mon éclosion intellectuelle, quand, m’instruisant toute seule auprès du lit de ma grand’mère paralytique, ou à travers champs, aux heures où je la confiais à Deschartres, je me posais sur la société les questions les plus élémentaires, je n’étais pas plus avancée à dix-sept ans qu’un enfant de six ans, pas même ! grâce à Deschartres, le précepteur de mon père, qui était contradiction des pieds à la tête, grande instruction et absence de bon sens ; grâce au couvent où l’on m’avait fourrée, Dieu sait pourquoi, puisqu’on ne croyait à rien ; grâce aussi à un entourage de pure Restauration où ma grand’mère, philosophe, mais mourante, s’éteignait sans plus résister au courant monarchique.

Alors je lisais Chateaubriand et Rousseau ; je passais de l’Évangile au Contrat social. Je lisais l’histoire de la Révolution faite par des dévots, l’histoire de France faite par des philosophes, et, un beau jour, j’accordai tout cela comme une lumière faite de deux lampes, et j’ai eu des principes. Ne ris pas, des principes d’enfant très candide qui me sont restés à travers tout, à travers Lélia et l’époque romantique ; à travers l’amour et le doute, les enthousiasmes et les désenchantements. Aimer, se sacrifier, ne se reprendre que quand le sacrifice est nuisible à ceux qui en sont l’objet, et se sacrifier encore dans l’espoir de servir une cause vraie, l’amour.

Je ne parle pas ici de la passion personnelle, je parle de l’amour de la race, du sentiment étendu de l’amour de soi, de l’horreur du moi tout seul. Et cet idéal de justice dont tu parles, je ne l’ai jamais vu séparé de l’amour, puisque la première loi pour qu’une société naturelle subsiste, c’est que l’on se serve mutuellement comme chez les fourmis et les abeilles. Ce concours de tous au même but, on est convenu de l’appeler instinct chez les bêtes, et peu importe ; mais, chez l’homme, l’instinct est amour ; qui se soustrait à l’amour se soustrait à la vérité, à la justice.

J’ai traversé des révolutions et j’ai vu de près les principaux acteurs ; j’ai vu le fond de leur âme, je devrais dire le fond de leur sac : Pas de principes ! aussi pas de véritable intelligence, pas de force, pas de durée. Rien que des moyens et un but personnel. Un seul avait des principes, pas tous bons, mais devant la sincérité desquels il comptait pour rien sa personnalité : Barbès.

Chez les artistes et les lettrés, je n’ai trouvé aucun fond. Tu es le seul avec qui j’aie pu échanger des idées autres que celles du métier. Je ne sais si tu étais chez Magny un jour où je leur ai dit qu’ils étaient tous des messieurs. Ils disaient qu’il ne fallait pas écrire pour les ignorants ; ils me conspuaient, parce que je ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu’eux seuls ont besoin de quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.

J’ai la passion du bien et point du tout de sentimentalisme de parti pris. Je méprise celui qui prétend avoir mes principes et qui fait le contraire de ce qu’il dit. Je ne plains pas l’incendiaire et l’assassin qui tombent sous le coup de la loi ; je plains profondément la classe qu’une vie brutale, déchue, sans essor et sans aide, réduit à produire de pareils monstres. Je plains l’humanité, je la voudrais bonne, parce que je ne peux pas m’abstraire d’elle ; parce qu’elle est moi ; parce que le mal qu’elle se fait me frappe au cœur ; parce que sa honte me fait rougir ; parce que ses crimes me tordent le ventre ; parce que je ne peux comprendre le paradis au ciel ni sur la terre pour moi toute seule.

Tu dois me comprendre, toi qui es la bonté de la tête aux pieds.

Es-tu toujours à Paris ? Il a fait des jours si beaux, que j’ai été tentée d’aller t’y embrasser ; mais je n’ose pas dépenser de l’argent, si peu que ce soit, quand il y a tant de misère. Je suis avare, parce que je me sais prodigue quand j’oublie, et j’oublie toujours. Et puis j’ai tant à faire !… Je ne sais rien ; et je n’apprends pas, parce que je suis toujours forcée de rapprendre. J’ai pourtant bien besoin de te retrouver un peu ; c’est une partie de moi qui me manque.

Mon Aurore m’occupe beaucoup. Elle comprend trop vite et il faudrait la mener au triple galop. Comprendre la passionne, savoir la rebute. Elle est paresseuse comme était monsieur son père. Il en a si bien rappelé, que je ne m’impatiente pas. Elle se promet de t’écrire bientôt une lettre. Tu vois qu’elle ne t’oublie pas. Le polichinelle de la Titite a perdu la tête à force littéralement d’être embrassé et caressé. On l’aime encore autant sans tête ; quel exemple de fidélité au malheur ! Son ventre est devenu un coffre où on met des joujoux.

Maurice est plongé dans des études archéologiques, Lina est toujours adorable, et tout va bien, sauf que les bonnes ne sont pas propres. Que de chemin ont encore à faire les êtres qui ne se peignent pas !

Je t’embrasse. Dis-moi où tu en es avec Aïssé, l’Odéon et tout ce tracas dont tu es chargé. Je t’aime ; c’est la conclusion à tous mes discours.