Correspondance 1812-1876, 6/1875/CMXXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 331-332).


CMXXIV

À M. SCIPION DU ROURE, À BARBEGAL, PRÈS ARLES


Nohant, 4 janvier 1875.


Cher bon ami, on vous remercie en masse. Les petites filles, qui ne sont point gourmandes de bonbons, adorent vos fruits du Midi et disent, dans leur petit patois berrichon, que vous êtes ben mignon d’avoir pensé à elles. Ma petite queue rouge s’ébouriffe de contentement à votre bon souvenir.

Tout va bien chez nous, sauf ma santé, qui n’est pas très brillante depuis quelques mois. L’estomac est toujours fragile et capricieux ; mais je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je porte la vieillesse sans infirmité et sans me douter que j’ai soixante-dix ans bien comptés. Vous n’avez pas cet âge-là. Ne croyez donc pas que vous ne recouvrerez pas la santé et que c’est la vieillesse qui donne des fatigues et des langueurs. Vous reverdirez, nous reverdirons avec le printemps, et le vrai remède, c’est de ne point penser à son mal, de n’y pas croire, de ne pas s’en soucier. Il faut le soigner, mais sans le craindre et ne s’en souvenir qu’à l’heure de la potion.

Je suis sûre qu’on y pense pour vous et que vous êtes admirablement soigné. Moi, quand je me vois si choyée et si gâtée dans mon nid, je pense à ceux qui souffrent de la misère et de l’abandon, et cela me rend très indulgente pour eux. Si c’est là ma queue rouge que vous me reprochez, elle est solide. Ce que je hais et méprise, c’est l’exploitation de la misère par de prétendus démocrates qui en font le véhicule de leur sale ambition. Mais il y a de vrais et bons républicains, et j’ai la prétention d’en être.

Cher ami, guérissez-vous bien vite, et, quand vous reprendrez vos pérégrinations, revenez nous voir ; nous en serons bien heureux tous et il n’y a pas d’opinion politique au monde qui m’empêche de vous aimer et de vous embrasser de tout mon cœur.

Votre vieille amie,
G. SAND.
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