Correspondance 1812-1876, 6/1876/CMLVI

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 383-385).


CMLVI

À M. HENRI AMIC, À PARIS


Nohant, 1ermars 1876.


Mon enfant,

J’ai réfléchi à votre découragement : vrai, je ne l’approuve pas. J’ai beau retourner dans mon esprit les raisons que vous me donnez, je ne leur trouve aucune valeur sérieuse. Est-ce que vous êtes paresseux ? Non, c’est impossible, puisque vous avez du cœur et de l’intelligence. La paresse est une impuissance, une infirmité d’âme pauvre, et vous avez justement l’âme grande ! Non, vous ne reculez pas devant l’aridité inévitable des commencements.

Vous faites de la critique et vous vous forgez un autre idéal. Votre critique ne tombe pas juste : vous dites que la théorie et la pratique du Droit se contredisent. Supposons que ce soit vrai ! raison de plus pour savoir la théorie du droit et connaître l’histoire de cette théorie dans l’esprit humain. C’est l’histoire de l’homme civilisé sur la terre que vous dédaignez d’apprendre, et vous croyez que vous pouvez devenir un bon écrivain en décidant d’avance que vous voulez l’ignorer ; mais c’est vouloir supprimer en vous votre raison d’être. Ne vous ai-je pas dit plusieurs fois que cette ignorance était une des misères de ma vie, non pas seulement, comme être civilisé et agissant, mais comme écrivain et artiste ? Il y a là pour moi une porte fermée ; on vous l’ouvre toute grande et vous refusez d’entrer, quand vous avez la jeunesse, c’est-à-dire la facilité, la mémoire et le temps ! oui, le temps, enfant gâté que vous êtes.

Vous vous plaignez d’une vie trop mondaine : à qui la faute ? On vous distrait parce qu’il vous plaît de vous laisser distraire. Quand on veut s’enfermer, on s’enferme ; quand on veut travailler, on travaille au milieu du bruit ; il faut même s’y habituer, comme on s’habitue à dormir à Paris au milieu du roulement des voitures.

Vous voulez être littérateur, je le sais bien. Je vous ai dit : « Vous pouvez l’être si vous apprenez tout. » L’art n’est pas un don qui puisse se passer d’un savoir immense étendu dans tous les sens. Mon exemple vous est pernicieux peut-être. Vous vous dites : « Voilà une femme qui ne sait rien et qui s’est fait un nom et une position. » Eh bien, cher enfant, je ne sais rien, c’est vrai, parce que je n’ai plus de mémoire ; mais j’ai beaucoup appris et, à dix-sept ans, je passais mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l’état distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.

Vous êtes frappé du manque de solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles : tout vient du manque d’étude. Jamais un bon esprit ne se formera s’il n’a pas vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de certains travaux qui exigent la tension soutenue de la volonté.

On sonne le dîner. Je veux que ma lettre parte ce soir. Je la reprendrai demain, et je vous embrasse aujourd’hui, en vous suppliant de faire un grand appel à vous-même, avant de dire ce mot honteux : « Je ne peux pas ! »

G. SAND.