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Correspondance 1812-1876, 6/1876/CMLVII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 386-388).


CMLVII

AU MÊME


Nohant, 2 mars 1876.


Cher enfant,

Je vous ai écrit hier en courant, j’étais en retard. Ne vous ai-je pas fait de la peine ? J’en suis toute triste aujourd’hui. Tout cela est dur ; mais vous comprenez que je vous parle comme si je vous avais mis au monde. J’en ai bien dit d’autres à Maurice quand il avait les langueurs et les irrésolutions de votre âge. Il m’a écouté, il en a rappelé. Il s’est bien trouvé d’être un homme tout en restant un artiste. C’est là la grande question. Vous avez les instincts et les goûts de l’art ; mais vous pouvez constater à chaque instant, que l’artiste purement artiste est impuissant, c’est-à-dire médiocre, ou excessif, c’est-à-dire fou. Vous n’avez pas été poussé dès l’enfance par des instincts spéciaux et une direction exclusive à être peintre ou musicien. S’il vous fallait entrer à fond dans ces études, elles seraient aussi ardues que le Droit et demanderaient même beaucoup plus d’heures de travail.

Vous auriez devant vous dix ans de pioche avant d’être productif. Les études naturelles vous seront très bonnes, nécessaires même, si vous êtes écrivain. Mais Maurice, qui a le travail facile et persévérant et la mémoire excellente, a passé douze ou quinze ans avant d’être sûr de quelque chose, et il lui a toujours manqué pour être pratique comme il le voudrait, la grande base des mathématiques.

Je vois bien que vous croyez pouvoir produire sans avoir amassé : je vous ai rabâché, je vous rabâche que, pour faire un peu de miel, il faut avoir sucé toutes les fleurs de la prairie. Vous croyez qu’on s’en tire avec de la réflexion et des conseils.

Non, on ne s’en tire pas. Il faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup ; aimé, souffert, attendu, et en piochant toujours ! Enfin, il faut savoir l’escrime à fond avant de se servir de l’épée, voulez-vous faire comme tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu’ils impriment des platitudes et des billevesées ? Fuyez-les comme la peste et ne leur ressemblez en rien ; ils sont, pour le coup, les vibrions de la littérature, ceux-là !

Non, non, l’art est une chose sacrée, un calice qu’il ne faut aborder qu’après le jeûne et la prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l’étude des choses de fond et l’essai des premières forces de l’invention. Vous y reviendrez plus sain et plus dispos quand vous aurez fait acte de force par la volonté, la persistance, le dégoût vaincu, le sacrifice des amusements et des flâneries. Soyez licencié en droit pour arriver à être quelqu’un ; alors nous ferons ensemble toutes les études littéraires que vous voudrez, et, si je vois poindre le vrai talent, je vous le dirai. Alors vous marcherez dans ce sens, en vous meublant l’esprit et en travaillant la langue, qui est l’instrument mais non le souffle.

Pardonnez-moi de vous contrarier, vous que j’aime tant ; mais, croyez-moi, je vous aimerais mal et en égoïste si je vous disais autrement. Changez votre vie et vos habitudes, si votre milieu vous empêche de travailler. Comment a fait René, qui a étudié son droit à la campagne, auprès de la Châtre, et qui allait passer ses examens à Paris ? Il n’avait pas besoin d’un professeur pour lui mâcher sa besogne. Il la mâchait lui-même avec ardeur. Il voulait arriver, et vous voyez que le gros garçon ne s’en porte pas plus mal.

Vous avez le malheur d’être riche, mon cher enfant ; c’est agréable, mais pernicieux. Songez-y sérieusement. Prenez votre cœur à deux mains et qu’il vous obéisse. Richesse oblige.

Dites-moi que vous voulez vouloir et bientôt vous pourrez vouloir beaucoup. Je vous embrasse tendrement pour moi, pour nous tous. Maurice, à qui je dis que vous êtes un peu découragé, est de mon avis. Il voudrait bien avoir fait son droit, lui ! Il regrette six ans de sa vie qu’il a passés à être malade de croissance. Il voudrait les rattraper.

Dites toutes mes tendresses chez vous.

G. SAND.