Correspondance avec Élisabeth/Élisabeth à Descartes - La Haye, 1er août 1644

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- Descartes à Élisabeth - Paris, juillet 1644 (?) Correspondance avec Élisabeth - Descartes à Élisabeth - Le Crévis, août 1644


Monsieur Descartes,

Le présent que M. van Bergen m'a fait de votre part m'oblige de vous en rendre grâce, et ma conscience m'accuse de ne le Pouvoir faire selon ses mérites. Quand je n'y aurais reçu que le bien qui en revient à notre siècle, celui-ci vous devant tout ce que les précédents ont payé aux inventeurs des sciences, puisque vous avez seul démontré qu'il y en a, jusqu'à quelle proportion montera ma dette, à qui vous donnez, avec l'instruction, une partie de votre gloire, dans le témoignage public que vous me faites de votre amitié et de votre approbation ? Les pédants diront que vous êtes contraint de bâtir une nouvelle morale, pour m'en rendre digne. Mais je la prends pour une règle de ma vie, ne me sentant qu'au premier degré, que vous y approuvez, le désir d'informer mon entendement et de suivre le bien qu'il connaît. C'est à cette volonté que je dois l'intelligence de vos uvres, qui ne sont obscures qu'à ceux qui les examinent par les principes d'Aristote, ou avec fort peu de soin, comme les plus raisonnables de nos docteurs en ce pays m'ont avoué qu'ils ne les étudiaient point, parce qu'ils sont trop vieux pour commencer une nouvelle méthode, ayant usé la force du corps et de l'esprit dans la vieille.

Mais je crains que vous rétracterez, avec justice, l'opinion que vous eûtes de ma compréhension, quand vous saurez que je n'entends pas comment l'argent vif se forme, si plein d'agitation et si pesant tout ensemble, contraire à la définition que vous avez fait de la pesanteur ; et, encore que le corps E, dans la figure de la 225e page, le presse, quand il est dessous, pourquoi se ressentirait-il de cette contrainte, lorsqu'il est au-dessus, plus que ne fait l'air en sortant d'un vaisseau où il a été pressé ?

La seconde difficulté que j'aie trouvée est celle de faire passer ces particules, tournées en coquilles, par le centre de la terre, sans être pliées ou défigurées par le feu qui s'y trouve, comme ils le furent du commencement pour former le corps M. Il n'y a que leur vitesse qui les en peut sauver, et vous dites, dans la page 133 et 134, qu'elle ne leur est point nécessaire pour aller en ligne droite et, par conséquent, que ce sont les parties les moins agitées du premier élément qui s'écoulent ainsi par les globules du second. Je m'étonne pareillement qu'ils prennent un si grand tour, en sortant des pôles du corps M, et passent par la superficie de la terre, pour retourner à l'autre, puisqu'ils peuvent trouver un chemin plus proche par le corps C.

Je ne vous représente ici que les raisons de mes doutes dans votre livre ; celles de mon admiration étant innumérables, comme aussi celles de mon obligation, entre lesquelles je compte encore la bonté que vous avez eue de m'informer de vos nouvelles et me donner des préceptes pour la conservation de ma santé. Celles-là m'apportaient beaucoup de joie par le bon succès de votre voyage et la continuation du dessein que vous aviez de revenir, et celles-ci beaucoup de profit, puisque j'en expérimente déjà la bonté en moi-même. Vous n'avez pas montré à M. Voetius le danger qu'il y a d'être votre ennemi, comme à moi l'avantage de votre bienveillance ; autrement, il en fuirait autant le titre, comme je cherche de mériter celui de

Votre très affectionnée amie à vous rendre service,

Élisabeth.