Correspondance avec Élisabeth/Descartes à Élisabeth - Egmond, 1er septembre 1645
CDI.
Descartes à Élisabeth.
Egmond, 1er septembre 1645.
Copie MS., Marburg, Staatsarchiv, Lett. de Desc., no 4.
« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, tome I, lettre 6, p. 17-22, sans donner de date. Son texte ſournit quelques variantes. — · Réponse à la lettre CCCXCVIII, p. 268, enſin reçue, et à la précédente.
Madame,
Eſtant dernierement incertain ſi voſtre Alteſſe eſtoit a la Haye ou a Rhenen[1][2], i’adreſſay ma letre[3] par Leyde, & celle que vous m’auiez[4] ſait l’honneur de m’eſcrire[5] ne me fut rendue qu’apres que le meſſager, qui l’auoit portée[6] a Alckmar, en[7] fut parti. Ce qui m’a empeſché de pouuoir[8] teſmoigner pluſtoſt, combien ie ſuis glorieux de ce que le iugement que i’ay ſait du liure que vous auez pris la peine de lire, n’eſt pas different du voſtre, & que ma façon de raiſonner vous paroiſt aſſez naturelle. Ie m’aſſure que, ſi vous auiez eu le loyſir de penſer, autant que i’ay ſait, aux choſes dont il traite, ie n’en[9] pourrois rien eſcrire, que vous n’euſſiez mieux remarqué que moy ; mais, pour ce que l’aage, la naiſſance & les occupations de V. A. ne l’ont pû permetre, peut eſtre que ce que i’eſcris pourra ſeruir pour[10] vous eſpargner vn peu le[11] tems, & que mes fautes meſme vous fourniront des occaſions pour remarquer la verité. Comme, lorſque i’ay parlé d’vne beatitude qui depend entierement de noſtre libre arbitre & que tous les hommes peuuent acquerir[12] ſans aucune aſſiſtance d’ailleurs, vous remarquez fort bien[13] qu’il y a des maladies qui, oſtant le pouuoir de raiſonner, oſtent auſſy celuy de iouir d’vne ſatisfaction d’eſprit raiſonnable ; & cela m’apprent que ce que i’auois dit generalement de tous les hommes, ne doit eſtre entendu que de ceux qui ont l’vſage libre de leur raiſon, & auec cela qui ſçauent le chemin qu’il faut tenir pour paruenir a cete beatitude. Car il n’y a perſonne qui ne deſire ſe rendre hureux ; mais pluſieurs n’en ſçauent pas le moyen ; & ſouuent l’indiſpoſition qui eſt dans le corps, empeſche que la volonté ne ſoit libre. Comme il arriue auſſy quand nous dormons ; car le plus philoſophe du monde ne ſçauroit s’empeſcher d’auoir de mauuais ſonges, lorſque ſon temperament l’y[14] diſpoſe. Touteſois l’experience fait voir que, ſi on[15] a eu ſouuent quelque penſée, pendant qu’on a eu l’eſprit en liberté, elle reuient encore apres, quelque indiſpoſition qu’ait le cors ; ainſy ie puis dire[16] que mes ſonges ne me repreſentent iamais rien de faſcheux, & ſans doute qu’on a grand auantage de s’eſtre des long tems accouſtumé a n’auoir point de triſtes penſées. Mais nous ne pouuons reſpondre abſolument de nous meſmes, que pendant que nous ſommes a nous, & c’eſt moins de perdre la vie que de perdre l’vſage de la raiſon ; car, meſme ſans les enſeignemens de la foy, la ſeule philoſophie naturelle ſait eſperer a noſtre ame vn eſtat plus hureux, apres la mort, que celuy ou elle eſt a preſent ; & elle ne luy fait rien craindre de plus faſcheux, que d’eſtre attachée a vn cors qui luy oſte entierement ſa liberté.
Pour les autres indiſpoſitions, qui ne troublent pas tout a fait le ſens, mais[17] alterent ſeulement les humeurs, & font qu’on ſe trouue extraordinairement enclin a la triſteſſe, a[18] la cholere, ou a quelque autre paſſion, elles donnent ſans doute de la peine, mais elles peuuent[19] eſtre ſurmontées, & meſme[20] donnent matiere a l’ame d’vne ſatisfaction d’autant plus grande, qu’elles ont eſté plus diſſiciles a vaincre. Et[21] ie croy auſſy le ſemblable de tous les empeſchemens de dehors, comme de l’eſclat d’vne grande naiſſance, des caioleries de la cour, des aduerſitez de la fortune, & auſſy de ſes grandes proſperitez, leſquelles ordinairement empeſchent plus qu’on ne puiſſe iouer le rolle de Philoſophe, que ne ſont ſes diſgraces. Car lorſqu’on a toutes choſes a ſouhait, on s’oublie de penſer a ſoy, & quand, par apres, la fortune change, on ſe trouue d’autant plus ſurpris, qu’on s’eſtoit plus fié en elle. Enfin on peut dire generalement qu’il n’y a aucune choſe qui nous puiſſe entierement oſter le moyen de nous rendre hureux, pourueu qu’elle ne trouble point noſtre raiſon ; & que ce ne ſont pas touſiours celles qui paroiſſent les plus faſcheuſes, qui nuiſent le plus.
Mais affin de ſçauoir exactement combien chaſque choſe peut contribuer a noſtre contentement, il faut conſiderer quelles ſont les cauſes qui le produiſent, & c’eſt auſſy l’vne des principales connoiſſances qui peuuent ſeruir a faciliter l’vſage de la vertu ; car toutes les actions de noſtre ame qui nous acquerent quelque perfection, ſont vertueuſes, & tout noſtre contentement ne conſiſte qu’au teſmoignage interieur que nous auons d’auoir quelque perfection. Ainſy nous ne ſçaurions iamais pratiquer aucune vertu (c’eſt a dire faire ce que noſtre raiſon nous perſuade que nous deuons faire)[22], que nous n’en receuions de la ſatisfaction & du plaiſir. Mais il y a deux ſortes de plaiſirs les vns qui apartienent a l’eſprit ſeul, & les autres qui apartienent a l’homme, c’eſt a dire a l’eſprit en tant qu’il eſt vni au cors ; & ces derniers, ſe preſentant confuſement a l’imagination, paroiſſent ſouuent beaucoup plus grans qu’ils ne ſont, principalement auant qu’on les poſſede, ce qui eſt la ſource de tous les maux & de toutes les erreurs de la vie. Car, ſelon la regle de la raiſon, chaſque plaiſir ſe deuroit meſurer par la grandeur de la perfection qui le produit, & c’eſt ainſy que nous meſurons ceux dont les cauſes nous ſont clairement conneues. Mais ſouuent la paſſion nous ſait croyre certaines choſes beaucoup meilleures & plus deſirables qu’elles ne ſont ; puis, quand nous auons pris bien de la peine a les acquerir, & perdu cependant l’occaſion de poſſeder d’autres biens plus veritables, la iouiſſance nous en ſait connoiſtre les defaux, &[23] de la vienent les dedains, les regrets & les repentirs. C’eſt pourquoy le vray office de la raiſon eſt d’examiner la iuſte valeur de tous les biens dont l’acquiſition ſemble dependre en quelque façon de noſtre conduite, affin que nous ne manquions iamais d’employer tous nos ſoins a taſcher de nous procurer ceux qui ſont, en effect, les plus deſirables ; en quoy, ſi la fortune s’oppoſe a nos deſſeins & les empeſche de reüſſir, nous aurons au moins la ſatisfaction de n’auoir rien perdu par noſtre faute, & ne lairrons pas de iouir de toute la beatitude naturelle dont l’acquiſition aura eſté en noſtre pouuoir.
Ainſy, par exemple, la cholere peut quelquefois exciter en nous des deſirs de vengeance ſi violens qu’elle nous fera imaginer plus de plaiſir a chaſtier noſtre ennemi, qu’a conſeruer noſtre honneur ou noſtre vie, & nous fera expoſer imprudemment l’vn & l’autre pour ce ſuiet. Au lieu que, ſi la raiſon examine quel eſt le bien ou la perfection ſur laquelle eſt fondé ce plaiſir, qu’on tire de la vengeance, elle n’en trouuera aucune autre (au moins quand cete vengeance ne ſert point pour empeſcher qu’on ne nous offence derechef), ſinon que cela nous fait imaginer que nous auons quelque ſorte de ſuperiorité & quelque auantage au deſſus de celuy dont nous nous vengeons. Ce qui n’eſt ſouuent qu’vne vaine imagination, qui ne merite point d’eſtre eſtimée a comparaiſon de l’honneur ou de la vie, ny meſme a comparaison de la ſatisfaction qu’on auroit de ſe voir maiſtre de ſa cholere, en s’abſtenant de ſe vanger.
Et le ſemblable arriue en toutes les autres paſſions ; car il n’y en a aucune qui ne nous repreſente le bien auquel elle tend, auec plus d’esclat qu’il n’en merite, & qui ne nous face imaginer des plaiſirs beaucoup plus grands, auant que nous les poſſedions, que nous ne les trouuons par apres, quand nous les auons. Ce qui fait qu’on blaſme communement la volupté, pour ce qu’on ne ſe ſert de ce mot que pour ſignifier des[24] plaiſirs qui nous trompent ſouuent par leur apparence, &[25] nous en font[26] negliger d’autres beaucoup plus ſolides, mais dont l’attente ne touche, pas tant, tels que ſont ordinairement ceux de l’eſprit ſeul. Ie dis ordinairement ; car tous ceux de l’eſprit ne ſont pas louables, pour ce qu’ils peuuent eſtre fondez ſur quelque fauſſe opinion, comme le plaiſir qu’on prent a medire, qui n’eſt fondé que ſur ce qu’on penſe deuoir eſtre d’autant plus eſtimé que les autres le ſeront moins ; & ils nous peuuent auſſy tromper par leur apparence, lorſque quelque forte paſſion les accompagne, comme on void en celuy que donne l’ambition.
Mais la principale difference qui eſt entre les plaiſirs du cors & ceux de l’eſprit, conſiſte en ce que, le cors eſtant ſuiet a vn changement perpetuel, & meſme ſa conſeruation & ſon bien eſtre dependant de ce changement, tous les plaiſirs qui le regardent ne durent gueres ; car ils ne procedent que de l’acquiſition de quelque choſe qui eſt vtile au cors, au moment qu’on les[27] reçoit ; & ſi toſt qu’elle ceſſe de luy eſtre vtile, ils ceſſent auſſy, au[28] lieu que ceux de l’ame peuuent eſtre immortels comme elle, pouruû qu’ils ayent vn fondement ſi ſolide que ny la connoiſſance de la verité ny aucune fauſſe perſuaſion ne le deſtruiſent.
Au reſte, le vray vſage de noſtre raiſon pour la conduite de la vie ne conſiſte qu’a examiner & conſiderer ſans paſſion la valeur de toutes les perfections, tant du cors que de l’eſprit, qui peuuent eſtre acquiſes par noſtre conduite[29], affin qu’eſtant ordinairement obligez de nous priuer de quelques vnes, pour auoir les autres, nous choiſiſſions touſiours les meilleures. Et pour ce que celles du cors ſont les moindres, on peut dire generalement que, ſans elles, il y a moyen de ſe rendre hureux. Toutefois, ie ne ſuis point d’opinion qu’on les doiue entierement meſpriſer, ny meſme qu’on doiue s’exempter d’auoir des paſſions ; il ſuffit qu’on les rende ſuiettes a la raiſon, & lorſqu’on les a ainſy appriuoiſées, elles ſont quelqueſois d’autant plus vtiles qu’elles penchent plus vers l’exces. Ie n’en auray iamais de plus exceſſiue, que celle qui me porte au reſpect & a la veneration que ie vous doy[30], & me ſait eſtre,
Madame,
D’Egmond, le premier de Sept. 1645.[31]
- ↑ Ville où se retira le père d’Élisabeth après la perte de ses États.
- ↑ Rheneſt (MS. : Rhenes).
- ↑ Lettre CCCXCIX, p. 271.
- ↑ m’auez.
- ↑ Lettre CCCXCVIII, p. 268.
- ↑ apportée.
- ↑ en omis.
- ↑ de vous pouuoir.
- ↑ n’en] ne.
- ↑ pour] a.
- ↑ le] de.
- ↑ acquerir] acquirir (MS.).
- ↑ Ci-avant p. 269, l. 16.
- ↑ l’y] luy.
- ↑ on] l’on.
- ↑ puis dire] me puis vanter.
- ↑ après mais] qui ajouté.
- ↑ second a] ou à.
- ↑ après peuuent] pourtant ajouté.
- ↑ meſme elles.
- ↑ Et omis.
- ↑ sans parenthèse.
- ↑ & omis.
- ↑ des] de ſaux
- ↑ &] & qui.
- ↑ après font] cependant ajouté.
- ↑ les] la.
- ↑ MS. : en.
- ↑ conduite] induſtrie.
- ↑ vous doy] dois à voſtre Alteſſe.
- ↑ & me… 1645] de qui ie ſuis, &c.