Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 6/1133

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Louis Conard (Volume 6p. 165-167).

1133. À LA PRINCESSE MATHILDE.
Dimanche [13 octobre 1870].

Chaque jour je remets au lendemain à vous écrire, espérant que j’aurai quelque chose de décisif à vous annoncer[1]. Mais rien ; nous nous enfonçons petit à petit, comme un vaisseau qui sombre, sans pouvoir même prévoir au juste le moment de notre disparition finale. Dimanche dernier, nous nous attendions ici à 80 mille Prussiens ; on ne nous en promet plus que 70 mille, et ils n’arrivent pas. Pourquoi ? L’affaire d’Orléans les a peut-être détournés pour quelques jours, et ils vont se porter sur Paris.

La Province me paraît enfin se remuer et l’armée de la Loire n’est pas un mythe. Mais que fait tout cela ! Moi je ne veux plus espérer !

La pire de toutes les perspectives est d’avoir des garnisaires. Si vous saviez comme ils se conduisent, quelles atrocités ils commettent ! J’ai pris l’humanité non pas en haine, mais en horreur. La vue d’un visage humain me fait mal.

Je me sens plus vieux que si j’avais quatre-vingts ans ! Je suis désespéré et le mot est faible.

Il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Je passe mon temps à ranimer le passé. Quant à l’avenir, ce sont des ténèbres épouvantables. Quoi qu’il advienne, tout ce que nous avons aimé est fini ! Nous pouvons devenir vertueux, mais nous serons bien bêtes ! Dans quel monde de pignoufs on va entrer !

Le pauvre Paris est héroïque ; mais combien de temps peut-il tenir. Un mois, six semaines peut-être, et puis, ensuite !…

La misère redouble. Ah ! de tous les côtés c’est complet.

Vous devez en savoir plus long que nous ; on est mieux instruit à l’étranger qu’en France. Est-ce que l’Europe va nous laisser brûler jusqu’à la dernière cabane et fusiller jusqu’au dernier paysan sans nous apporter le moindre secours !

Comme je pense à vous ! comme je pense à vous ! Je supplie P… de m’écrire une très longue lettre où il me donnera le plus de détails possible sur votre installation et sur votre personne. À quoi employez-vous les interminables heures ? Je vous prie aussi de m’écrire un peu moins vite : votre dernier billet était absolument indéchiffrable. Il est vrai que je n’ai pas la tête forte et, physiquement aussi, je deviens très faible.

Je me sens écrasé par la bêtise et la férocité de l’humanité.

Adieu, songez à moi quelquefois. J’espère au jour où je pourrai aller vous voir ! Ce sera le premier emploi de ma liberté. Je suis

tout à vous.

  1. La princesse Mathilde était à cette époque à Mons (Belgique).