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Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 6/1310

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Louis Conard (Volume 6p. 390-392).

1310. À SA NIÈCE CAROLINE.
Croisset, dimanche, 4 heures, 23 juin 1872.
Mon Pauvre Caro,

Mme Winter a dû hier au soir te donner de mes nouvelles. Tu sais donc que je n’ai pas été à Vendôme. Vendredi soir, j’ai été pris d’un accès de misanthropie furieuse : Paris m’assommait et la vue de mes semblables me faisait mal au cœur. Aussi me suis-je hâté de regagner ma solitude. C’est encore là que je me trouve le mieux. J’avais su indirectement quels devaient être mes compagnons de voyage et l’idée de subir leur compagnie m’a fait renoncer à cette petite fête de famille.

Je vais tout à l’heure aller à Rouen pour avoir des nouvelles du fils de Mme Brainne, qui est très dangereusement malade. La pauvre femme est partie de Paris en toute hâte et, depuis plusieurs jours, ne s’est pas couchée. Cela vient, à ce qu’il paraît, de la bêtise de M. le proviseur du collège de Rouen.

Les trois jours que j’ai passés à Saint-Gratien ont été assez doux ; mais le reste du temps je me suis embêté à crever ! La vue de mon pauvre vieux Théo n’a pas contribué, il est vrai, à m’égayer. Et puis je devins tout à fait bedolle ! J’ai des attendrissements et des colères de vieillard. Croirais-tu que, pendant la messe de mariage du petit Schlésinger, je me suis mis à pleurer comme un idiot !

Pour la première fois de ma vie, j’ai été dans les coulisses de l’opéra !!! où Victor Massé (le maître de chant des chœurs) m’attendait. J’ai répondu qu’on ferait de Salammbô ce qu’on voudrait et que je ne pouvais reprendre ma parole. L’éditeur Lachaud est venu chez moi pour faire une affaire. Je l’ai envoyé promener.

T’ai-je dit que j’avais encore eu des ennuis avec Lévy pour le volume de Bouilhet ? Je me suis vengé en passant brutalement près de Calmann-Lévy, sans lui rendre son salut.

C’était dans le foyer de la Comédie-Française, jeudi dernier, le jour de la première de Catulle Mendès. Sa petite pièce a réussi[1].

Mlle Favart m’a sauté au cou devant tout le monde, en me parlant de la mort de ma mère d’une façon très tendre et très convenable. Elle m’a encore proposé de venir à Rouen donner une représentation pour le monument de Bouilhet.

On m’a dit qu’il y avait beaucoup de monde à Luchon, et qu’il fallait s’y prendre d’avance pour les logements. Je n’ai pas écrit une ligne de Saint Antoine depuis quinze jours, et il est certain que je n’aurai pas fini avant mon départ ; il me faudrait, pour cela, un entrain que je n’ai pas.

Hier, pendant quatre heures et demie, j’ai savouré Winter. Quel profil de cuisse ! et quelle botte ! Après-demain, mardi, mariage à la chapelle du château de Versailles, entre Mlle Soulié et M. V. Sardou. Voilà, je crois, toutes les nouvelles, pauvre chérie…

Ta prochaine lettre me dira, sans doute, quel jour il faut que je me tienne prêt à t’accompagner : je compte que ce sera vers la fin de la semaine prochaine.

Malgré l’aimable compagnie que tu as maintenant, écris-moi un peu longuement, pense à

Vieux,

Qui est seul et te bécote de loin.

Mme de Galbois veut me marier avec Mme Lepic (sic) ! La Princesse s’est beaucoup informée de toi ; elle a fait de grands éloges de ta beauté et de tes manières.


  1. La part du Roi, comédie en 1 acte, en vers.