Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1367

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Louis Conard (Volume 7p. 13-14).

1367. À GEORGE SAND.
Paris [23 avril 1873].

Il n’y a que cinq jours depuis notre séparation[1] et je m’ennuie de vous comme une bête. Je m’ennuie d’Aurore et de toute la maisonnée, jusqu’à Fadet. Oui, c’est comme ça ; on est si bien chez vous ! vous êtes si bons et si spirituels !

Pourquoi ne peut-on vivre ensemble ? pourquoi la vie est-elle toujours mal arrangée ! Maurice me semble être le type du bonheur humain. Que lui manque-t-il ? Certainement il n’a pas de plus grand envieux que moi.

Vos deux amis, Tourgueneff et Cruchard, ont philosophé sur tout cela, de Nohant à Châteauroux, très agréablement portés dans votre voiture, au grand trot de deux bons chevaux. Vivent les postillons de La Châtre ! Mais le reste du voyage a été fort déplaisant, à cause de la compagnie que nous avions dans notre wagon. Je m’en suis consolé par les liqueurs fortes, car le bon Moscove avait une gourde remplie d’excellente eau-de-vie. Nous avions l’un et l’autre le cœur un peu triste. Nous ne parlions pas, nous ne dormions pas.

Nous avons retrouvé ici la bêtise barodetienne[2] en pleine fleur. Au pied de cette production s’est développé, depuis trois jours, Stoppfel ! autre narcotique âcre ! Ô ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel ennui que de vivre dans un pareil temps ! Vous ne vous imaginez pas le torrent de démences au milieu duquel on se trouve ! Que vous faites bien de vivre loin de Paris !

Je me suis remis à mes lectures et, dans une huitaine, je commencerai mes excursions aux environs pour découvrir une campagne pouvant servir de cadre à mes deux bonshommes. Après quoi, vers le 12 ou le 15, je rentrerai dans ma maison du bord de l’eau. J’ai bien envie d’aller enfin, cet été, à Saint-Gervais pour me blanchir le museau et me retaper les nerfs. Depuis dix ans, je trouve toujours un prétexte pour m’en dispenser. Il serait temps cependant de se désenlaidir, non pas que j’aie des prétentions à plaire et à séduire par mes grâces physiques, mais je me déplais trop à moi-même, quand je me regarde dans ma glace. À mesure qu’on vieillit, il faut se soigner davantage.

Je verrai ce soir Mme Viardot, j’irai de bonne heure et nous causerons de vous.

Quand nous reverrons-nous, maintenant ? Comme Nohant est loin de Croisset !

À vous, chère bon maître, toutes mes tendresses.

Gustave Flaubert,
Autrement dit le R. P. Cruchard des Barnabites,
directeur des Dames de la Désillusion.

  1. Flaubert était allé, avec Tourgueneff, à Nohant, le 12 avril et y avait séjourné quelques jours.
  2. Barodet, maire de Lyon, radical, fut élu député de la Seine contre Rémusat, candidat du gouvernement.