Correspondance de Voltaire/1711/Lettre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Correspondance : année 1711
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 4-5).
◄  Lettre 2
Lettre 4  ►


3[1]. — À M. FYOT DE LA MARCHE.

À Paris, ce 3 juin[2].

Vous me parlez, monsieur, du ton dont je devrois vous parler : je vous asseure que loing d’être au donjon dudit chastau, je n’en connois pas mesme les avenuës, et je vous avoueray plus sincèrement que vous que j’ay pris un chemin tout-à-fait opposé, et qu’aprez votre départ du collége, j’ay profité moins que jamais de vos bons exemples. Laissant la fiction des lunettes dont je ne sçay point me servir, et du chastau ou je n’ay jamais habité, je vous diray qu’en quelque état que vous soyez je serois trop heureux de vous ressembler en tout, voire mesme en mentant comme vous faites dans toutes les lettres que vous me faittes l’honneur de m’écrire et dans lesquelles vous ne cessez de vous nommer paresseux et épicurien. Aprez tout je croy que j’ay un peu tort de me plaindre de cette tromperie prétendue, car si vous êtes épicurien, vous ne mettez la volupté que dans la sagesse et dans la vertu : pour moy, n’ayant ny vertu ny sagesse, je ne conois point la volupté et je ne goûte de tous les plaisirs que celuy de vous écrire un peu souvent et de recevoir de vos lettres. Multipliez donc ce plaisir, mon cher monsieur, et soyez toujours aussi ponctuel que vous l’estes à me faire réponse ; en voylà assez sur le chapitre du plaisir, venons à celuy de votre conversion. Premièrement, si vous changez ce ne peut être que de bien en mal, et si vous voulez que je vous fasse changer encore, ce ne peut être que de mal en pis. Désabusez moi donc s’il vous plait de votre perversité comme je vous désabuse de l’opinion que vous avez de ma vertu, et faittes moy un aveu aussi sincère que celuy que je vous fais. Je sçay qu’il vous en coûtera plus qu’à moy, mais je ne croy pas que vous vouliez me cacher les véritables sentiments où vous êtes ; ce sera pour moy une leçon dont peut-être je ne profiteray pas et que je me contenteray d’admirer ; video meliora proboque, deteriora sequor. Je finis par cette parole, de peur qu’en continuant le portrait je ne le rende si vray que vous me croiriez aussi peu sincère que vous, quand vous parlez de vous mesme. Faites moy viste réponse, mon cher ami. C’est encor un coup le plus grand plaisir que je puisse goûter. Adieu. Je suis avec toute l’amitié et toute l’estime possible votre très-humble et obéissant serviteur,

Arouet.

Sur l’adresse : À Monsieur, Monsieur de La Marche, fils de Monsieur de La Marche, président à mortier de Dijon. À Chaalons sur Saône pour la Marche.


  1. Publiée dans Voltaire au collége.
  2. 1711.