Correspondance de Voltaire/1711/Lettre 4

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Correspondance : année 1711
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 5-8).
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4[1]. — À M. FYOT DE LA MARCHE.

Ce 23 juillet[2].

Que je suis ravy, mon cher amy, que vous n’ayez point succombé à la tentation de ne me point écrire ; étois-ce la lecture de ma dernière lettre qui vous avoit inspiré une telle pensée ? N’étois-ce point quelque démon plus méchant sans doute que le lutin Complégor, je dis plus méchant, car il me seroit plus sensible d’être privé de vos lettres que d’être assassiné des couplets de M. Dauphin[3]. Vos lettres sont des témoignages de votre amitié, ses satires sont des marques de sa légèreté : lesquelles des deux doivent me toucher davantage ; je sçay que quelquefois ce n’est point l’amitié qui dicte les lettres, comme ce n’est pas souvent la simple légèreté qui éguise les traits de la satire ; mais je ne puis douter icy que la prose que vous m’écrivez et que les vers que forgeoit notre poète ne partent de ces principes. J’ai veu hier votre ancien précepteur qui m’a fait craindre qu’une autre raison que le prétexte de m’importuner ne vous empêchât de me donner de vos nouvelles ; j’ay été un peu fâché, je vous l’avoue, d’apprendre d’un autre que de vous que vous aviez été malade, et j’allois mettre la main à la plume pour m’informer à vous de votre santé, lorsque j’ay receu votre lettre, qui a dissipé et le chagrin que j’avois de votre indisposition et la crainte où j’étois que vous ne m’eussiez un peu oublié. Pardonnez moy ce petit soupçon dont je vous fait part si témérairement. N’est-il pas juste qu’une personne qui vous aime autant que je le fais se plaigne d’avoir été quinze jours sans recevoir de vos nouvelles : pardonnez moy cette plainte, et je vous pardonneray votre petite négligence ; il faut que tout soit égal dans l’amitié, et pour réparer notre faute, je ne me plaindray plus, et pour vous votre pénitence sera de m’écrire dès que vous aurez receu ma lettre. Que je vous impose avec plaisir cette pénitence ! Je souhaite que vous la receviez de mesme ; le mot de pénitence me fait ressouvenir d’une chose assez plaisante que me dit M. Blanchard, qui me vint voir ces jours passez : il m’apprit que vous aviez fait partie avec moy de vous faire relligieux ; je répondis que je n’avois pas assez de mérite pour tourner de ce costé là, et que vous aviez trop d’esprit pour faire une pareille sottise. En effet je ne crois pas que nous ayons grande envie d’imiter certains écoliers du collége des jésuittes, qui dans une conversation pieuse et badine, je n’ose pas dire ridicule, ayant fait réflexion sur les dangers du monde dont ils ne connoissoient pas encor les charmes, et sur les douceurs de la vie religieuse dont ils ne prévoyoient pas les dégoûts, conclurent enfin qu’il falloit renoncer au monde ; il ne leur restoit plus que l’embarras de choisir l’ordre où ils prétendoient recueillir les fruits de leur conversation ; choisir étoit trop pour eux ; tout genre de vie leur paroissoit bon pourveü qu’ils quittassent le pays du crime : c’est ainsi qu’ils appeloient tout ce qui n’étoit point cloître ou moinerie ; tous les ordres considérez l’un aprez l’autre en un quart d’heure leur paroissoient si doux qu’ils ne pouvoient s’attacher à aucun sans regretter les autres, et ne se fussent jamais déterminez, ainsi que l’âne de Buridan, qui mourut entre deux picotins d’avoine ; enfin comme la raison ne pouvoit décider, ils résolurent de faire le sort maître du party qu’ils devoient prendre pour le reste de leur vie ; l’habit des successeurs d’Élysée échüt à l’un, l’autre eüt pour son partage le bonnet et la robe des faiseurs d’évesques : ainsi un coup de dez détermina la vocation d’un carme et d’un jésuite. Pour moy ma vocation est d’être toujours de vos amis ; je renoncerois à beaucoup d’autres en faveur de celle là. Soufrez que je réitère à la fin de ma lettre une prière que je vous ay fait au commencement, c’est celle de me récrire ; et afin que vous n’ayez aucun scrupule, je vous apprends que je ne soutiens point de demy acte[4] ; mon père a changé de résolution, et mon mal de teste qui m’empêche d’étudier m’a fait aussi changer d’envie ; ainsi vous n’aurez plus aucun prétexte de délay. Et moy, flatté de l’espérance que je vois[5] recevoir une de vos lettres dans quatre ou cinq jours d’icy, je mets à la fin de la mienne avec bien du plaisir : je suis votre très-humble serviteur et amy

Arouet.


  1. Publiée dans Voltaire au collège.
  2. 1711.
  3. Dauphin, condisciple de Voltaire et de M. de La Marche. Le 2 juillet 1711, dans une lettre adressée à son ancien élève de La Marche, le P. Paullou raconte l’histoire de ces couplets auxquels fait allusion Voltaire : « Quelque temps auparavant, M. Dauphin s’étoit fait renvoyer du collège pour avoir fait une satyre de trois à quatre cents vers françois, dont la matière surpasse de beaucoup tout ce que les ennemis les plus envenimés de Rousseau luy ont jamais attribué. Il semble que ses meilleurs amis ayent été le but principal de ses fureurs et de ses calomnies ; mais ce qui a sauvé ses amis n’a servi qu’à mettre le comble à sa perte. On se persuade icy que sa famille ne le renverra point à Paris ; mais comme il pourroit encor oser vous écrire, il est bon que vous sçachiez qu’il est désormais absolument indigne de votre amitié. » De son côté, un autre condisciple de M. de La Marche, nommé Pellot, parent des Leclerc de Lesseville, lui écrivait à la date du 25 juillet 1711 : « Pour l’affaire de Dauphin, je n’en sçay pas plus que vous. Je n’ay ny vu ny lu les vers qu’il a faits ; tout ce que je sçay, c’est qu’il est sorty du collège assez promptement, et qu’Arouet depuis ce temps-là m’a paru fort triste. » (Lettres inédites.)

    Ces vers du jeune Dauphin lui avaient été évidemment inspirés par l’affaire des fameux couplets imputés à Rousseau. Celui-ci suivait alors en effet sa procédure contre Saurin, à qui il attribuait la satire colportée au café Laurent, afin de se décharger des accusations dont il était l’objet lui-même. C’est seulement le 7 avril 1712 qu’un arrêt du parlement de Paris déclara Jean-Baptiste Rousseau dûment atteint et convaincu d’avoir composé et distribué des vers « impurs, satiriques et diffamatoires », et le bannit à perpétuité du royaume. Rousseau s’était déjà volontairement expatrié dès l’année précédente. L’abbé Chérier a été soupçonné d’être l’auteur des couplets dont nous parlons.

    Arouet connaissait déjà J.-B. Rousseau à cette époque. Ce dernier raconte lui-même avoir assisté au mois d’août 1710 à la distribution des prix du collège Louis-le-Grand, et y avoir remarqué un jeune écolier « d’assez mauvaise physionomie, mais d’un regard vif et éveillé, qui vint l’embrasser de fort bonne grâce». C’était Voltaire. (H. B.)

  4. C’était l’épreuve publique qui terminait l’année scolaire pour l’écolier qui se disposait à quitter le collége. La famille, les amis, les protecteurs, étaient conviés à ces solennités littéraires, qui avaient un certain retentissement dans le monde de l’Université et quelquefois au delà. M. Edmond, dans son Histoire du collége Louis-le-Grand, a cité un compte-rendu de la thèse soutenue par le fils de Louvois en 1681. (H. B.)
  5. Pour : vais. Voltaire, comme vous voyez, est bien loin de son orthographe.