Correspondance de Voltaire/1713/Lettre 11

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Correspondance : année 1713
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 14-16).
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11. — À MADEMOISELLE DUNOYER.

À la Haye, le 6 décembre 1713.

On a découvert notre entrevue d’hier, ma charmante demoiselle : l’amour nous excuse l’un et l’autre envers nous-mêmes, mais non pas envers ceux qui sont intéressés à me tenir ici prisonnier. Le plus grand malheur qui pouvait m’arriver était de hasarder ainsi votre réputation. Dieu veuille encore que notre monstre aux cent yeux ne soit pas instruit de votre déguisement ! Mandez-moi exactement tout ce que cette barbare mère dit hier à M. de La B*** et à vous, et ne comptez pas que nous puissions nous voir avant mon départ, à moins que nous ne voulions achever de tout gâter : faisons, mon cher cœur, ce dernier effort sur nous-mêmes. Pour moi, qui donnerais ma vie pour vous voir, je regarderai votre absence comme un bien, puisqu’elle doit me procurer le bonheur d’être longtemps auprès de vous à l’abri des faiseurs de prisonniers et des faiseuses de libelles[1]. Je ne puis vous dire dans cette lettre que ce que je vous ai dit dans toutes les autres : je ne vous recommande pas de m’aimer ; je ne vous parle pas de mon amour, nous sommes assez instruits de nos sentiments ; il ne s’agit ici que de vous rendre heureuse : il faut pour cela une discrétion entière. Il faut dissimuler avec madame votre mère ; ne me dites point que vous êtes trop sincère pour trahir vos sentiments. Oui, mon cher cœur, soyez sincère avec moi, qui vous adore, et non pas avec une.....[2]. ce serait un crime que de lui laisser découvrir tout ce que vous pensez : vous conserverez sans doute votre santé, puisque vous m’aimez ; et l’espérance de nous revoir bientôt nous tiendra lieu du plaisir d’être ensemble. Je vous écrirai tous les ordinaires à l’adresse de Mme Santoc de Maisan ; vous mettrez la mienne : À M. Arouet, le cadet, chez M. Arouet, trésorier de la chambre des comptes, cour du Palais, à Paris. Je mettrai vendredi une lettre pour vous à la poste de Rotterdam ; j’attendrai une lettre de vous à Bruxelles, que le maître de la poste me fera tenir. Envoyez-moi vos lettres pour monsieur votre père et monsieur votre oncle, par le présent porteur. Si Lefèvre ne peut pas te porter cette lettre, confie-toi à celui que j’enverrai ; remets-lui le paquet et les lettres. Adieu, ma chère Olympe ; si tu m’aimes, console-toi ; songe que nous réparerons bien les maux de l’absence ; cédons à la nécessité : on peut nous empêcher de nous voir, mais jamais de nous aimer. Je ne trouve point de termes assez forts pour t’exprimer mon amour ; je ne sais même si je devrais t’en parler, puisqu’en t’en parlant je ne fais sans doute que t’attrister, au lieu de te consoler. Juge du désordre où est mon cœur par le désordre de ma lettre ; mais, malgré ce triste état, je fais un effort sur moi ; imite-moi si tu m’aimes. Adieu encore une fois, ma chère maîtresse ; adieu, ma belle Olympe ; je ne pourrai point vivre à Paris si je ne t’y vois bientôt. Songe à dater toutes tes lettres.

Arouet.


  1. Mme Dunoyer s’était mise aux gages des libraires de Hollande, et coopérait au Lardon et à la Quintessence, titres de journaux.
  2. Je présume qu’il faut lire marâtre, ou mégère. (B.)