Correspondance de Voltaire/1714/Lettre 18

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Correspondance : année 1714
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 24-26).
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18. — À MADEMOISELLE DUNOYER.

Paris, 2 janvier 1714.

Depuis que je suis à Paris, j’ai été moi-même à la grande poste tous les jours, afin de retirer vos lettres, que je craignais qui ne tombassent entre les mains de mon père. Enfin je viens d’en recevoir une, ce mardi au soir, 2 janvier : elle est datée de la Haye, du 28 décembre, et j’y fais réponse sur-le-champ. J’ai baisé mille fois cette lettre, quoique vous ne m’y parliez pas de votre amour ; il suffit qu’elle vienne de vous pour qu’elle me soit infiniment chère : je vous prouverai pourtant, par ma réponse, que je ne suis pas si poli que vous le dites ; je ne vous appellerai point madame, comme vous m’appelez monsieur ; je ne puis que vous nommer ma chère, et si vous vous plaignez de mon peu de politesse, vous ne vous plaindrez pas de mon peu d’amour. Comment pouvez-vous soupçonner cet amour, qui ne finira qu’avec moi ? Et comment pouvez-vous me reprocher ma négligence ? Ce serait bien à moi à vous gronder, puisque aussi bien je renonce à la politesse, ou plutôt je suis bien malheureux que vous n’ayez pas reçu deux lettres que je vous écrivis, l’une de Gand et l’autre de Paris. Ne seriez-vous point vous-même assez négligente pour n’avoir point retiré ces lettres ? Si vous les avez vues, vous condamnerez bien vos reproches et vos soupçons ; vous y aurez lu que je suis plus malheureux que vous, et que je vous aime plus que vous ne m’aimez. Vous aurez appris que M. Ch…[1] écrivit à mon père, déjà irrité contre moi, une lettre telle qu’il n’en écrirait point contre un scélérat. J’arrivai à Paris dans le temps que, sur la foi de cette lettre, mon père avait obtenu une lettre de cachet pour me faire enfermer, après m’avoir déshérité. Je me suis caché pendant quelques jours, jusqu’à ce que mes amis l’aient un peu apaisé, c’est-à-dire l’aient engagé à avoir du moins la bonté de m’envoyer aux îles, avec du pain et de l’eau : voilà tout ce que j’ai pu obtenir de lui, sans avoir pu même le voir. J’ai employé les moments où j’ai pu me montrer en ville à voir le P. Tournemine, et je lui ai remis les lettres dont vous m’avez chargé. Il engage l’évêque d’Évreux dans vos intérêts. Pour moi, je me donnerai bien de garde que votre famille puisse seulement soupçonner que je vous connais : cela gâterait tout, et vous savez que votre intérêt seul me fait agir. Je ne m’arrête point à me plaindre inutilement de l’imprudence avec laquelle nous avons tous deux agi à la Haye : c’est cette imprudence qui sera cause de bien des maux ; mais enfin cette faute est faite, et l’excuse peut seule la réparer. Je vous ai déjà dit, dans mes lettres, que la consolation d’être aimé fait oublier tous les chagrins ; nous avons l’un et l’autre trop besoin de consolation pour ne nous pas aimer toujours : il viendra peut-être un temps où nous serons plus heureux, c’est-à-dire où nous pourrons nous voir ; cédons à la nécessité, et écrivons-nous bien régulièrement, vous à M. Dutilly, rue Maubuée, à la Rose rouge, et moi à Mme Bonnet. Je vous donnerai peut-être bientôt une autre adresse pour moi, car je crois que je partirai incessamment pour Brest ; ne laissez pas pourtant de m’écrire à Paris ; mandez moi les moindres particularités qui vous regardent ; mandez-moi vos sentiments surtout, et soyez persuadée que je vous aimerai toujours, ou je serai le plus malheureux de tous les hommes. Vous savez bien, ma chère Olympe, que mon amour n’est point du genre de celui de la plupart des jeunes gens, qui ne cherchent en aimant qu’à contenter la débauche et leur vanité : regardez-moi comme un amant, mais regardez-moi comme un ami véritable ; ce mot renferme tout. L’éloignement des lieux ne changera rien à mon cœur : si vous me croyez, je vous demande, pour prix de ma tendresse, une lettre de huit pages écrites menu ; j’oubliais à vous dire que les deux que vous n’avez point reçues sont à l’adresse de Mme Santoc de Maisan, à la Haye. Récrivez-moi sur-le-champ, afin que, si vous avez quelques ordres à me donner, votre lettre me trouve encore à Paris prêt à les exécuter : je me réserve, comme vous, à vous mander certaines choses lorsque j’aurai reçu votre réponse. Adieu, ma belle maîtresse ; aimez un peu un malheureux amant qui voudrait donner sa vie pour vous rendre heureuse ; adieu, mon cœur.

Arouet.


  1. Le marquis de Châteauneuf, frère de François de Castagnier, abbé de Châteauneuf et parrain de Voltaire.