Correspondance de Voltaire/1716/Lettre 26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Correspondance : année 1716
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 35-36).
◄  Lettre 25
Lettre 27  ►
26. — À MADAME LA MARQUISE DE MIMEURE.
À Sully, 1716.

Je vous écris de ces rivages
Qu’habitèrent plus de deux ans
Les plus aimables personnages
Que la France ait vus de longtemps,
Les Chapelles, les Manicamps,
Ces voluptueux et ces sages
Qui, rimants, chassants, disputants,
Sur les bords heureux de la Loire,
Passaient l’automne et le printemps
Moins à philosopher qu’à boire.

Il serait délicieux pour moi de rester à Sully, s’il m’était permis d’en sortir. M. le duc de Sully est le plus aimable des hommes, et celui à qui j’ai le plus d’obligation. Son château est dans la plus belle situation du monde ; il y a un bois magnifique dont tous les arbres sont découpés par des polissons ou des amants qui se sont amusés à écrire leurs noms sur l’écorce.

À voir tant de chiffres tracés.
Et tant de noms entrelacés.
Il n’est pas malaisé de croire
Qu’autrefois le beau Céladon
À quitté les bords du Lignon
Pour aller à Sully-sur-Loire.

Il est bien juste qu’on m’ait donné un exil agréable, puisque j’étais absolument innocent des indignes chansons qu’on m’imputait. Vous seriez peut-être bien étonnée si je vous disais que dans ce beau bois, dont je viens de vous parler, nous avons des nuits blanches comme à Sceaux. Mme de La Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire tapage avec Mme de Listenay, fut bien surprise d’être dans une grande salle d’ormes, éclairée d’une infinité de lampions, et d’y voir une magnifique collation servie au son des instruments, et suivie d’un bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons superbes. Les deux sœurs trouvèrent des vers sur leur assiette ; on assure qu’ils sont de l’abbé Courtin. Je vous les envoie ; vous verrez de qui ils sont[1].

Après tous les plaisirs que j’ai à Sully, je n’ai plus à souhaiter que d’avoir l’honneur de vous voir à Ussé, et de vous donner des nuits blanches comme à Mme de La Vrillière.

Je vous demande en grâce, madame, de me mander si vous n’irez point en Touraine. J’irais vous saluer dans le château de M. d’Ussé, après avoir passé quelque temps à Preuilly, chez M. le baron de Breteuil[2] ; c’est la moitié du chemin.

Ne me dédaignez pas, madame, comme l’an passé. Songez que vous écrivîtes à Roi[3], et que vous ne m’écrivîtes point. Vous devriez bien réparer vos mépris par une lettre bien longue, où vous me manderiez votre départ pour Ussé ; sinon je crois que, malgré les ordres du Régent, j’irai vous trouver à Paris, tant je suis avec un véritable dévouement, etc.

  1. Voyez, à la date de 1716, dans les Poésies mêlées, le triple madrigal intitulé Nuit blanche de Sully.
  2. Père de Mme du Châtelet. La lettre de décembre 1723 lui est adressée.
  3. Au poëte Roi.