Correspondance de Voltaire/1716/Lettre 25

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Correspondance : année 1716
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 34-35).
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25 — À M. LE MARQUIS D’USSÉ.[1]

À Sully, 20 juillet.

Monsieur, je ne sais si vous vous souviendrez de moi, après l’honneur qu’on m’a fait de m’exiler. Souffrez que je vous demande une grâce : ce n’est point d’employer votre crédit pour moi, car je ne veux point vous proposer de vous donner du mouvement ; ce n’est point non plus d’aider à rétablir ma réputation : cela est trop difficile ; mais de me dire votre sentiment sur l’Épîre que je vous envoie. Elle ne verra le jour qu’autant que vous l’en jugerez digne, et, si vous voulez bien avoir la bonté de me faire voir toutes les fautes que vous y trouverez, je vous aurai plus d’obligation que si vous me faisiez rappeler. Peut-être êtes-vous occupé à présent autour d’un alambic, et serez-vous tenté d’allumer vos fourneaux avec mes vers ; mais, je vous supplie, que la chimie ne vous brouille point avec la poésie.

Souvenez-vous des airs charmants
Que vous chantiez sur le Parnasse,
Et cultivez en même temps
L’art de Paracelse et d’Horace.

Jusques au fond de vos fourneaux
Faites couler l’eau d’Hippocrème,
Et je vous placerai sans peine
Entre Homberg[2] et Despréaux.

Jetez donc, monsieur, un œil critique sur mon ouvrage ; et, si vous avez quelque bonté pour moi, renvoyez-le-moi avec les notes dont vous voudrez bien l’accompagner. Vous voyez bien de quelle conséquence il est pour moi que cet ouvrage soit ignoré dans le public avant d’être présenté au Régent ; et j’attends que vous me garderez le secret. Surtout ne dites point à M. le duc de Sully[3] que je vous aie écrit ; enfin, que tout ceci soit, je vous supplie, entre vous et moi.

Je suis, etc.

  1. Louis Bernin de Valentiné, marquis d’Ussé, gendre du maréchal de Vaubau, veuf dès novembre 1713.
  2. Voyez la note 2, tome XIX, page 478.
  3. Maximilien-Henri de Béthune, duc de Sully ; duc et pair en 1713 ; mort en 1729. Son château de Sully-sur-Loire est à cinq lieues de Gien. (Cl.)