Correspondance de Voltaire/1719/Lettre 40

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Correspondance : année 1719
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 52-54).
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40. — À M. DE GÉNONVILLE[1].

Ami, que je chéris de cette amitié rare
Dont Pylade a donné l’exemple à l’univers.

Et dont Chaulieu chérit La Fare ;

Vous pour qui d’Apollon les trésors sont ouverts,

Vous dont les agréments divers,
L’imagination féconde,

L’esprit et l’enjouement, sans vice et sans travers,
Seraient chez nos neveux célébrés dans mes vers,
Si mes vers, comme vous, plaisaient à tout le monde :
Votre épître[2] a charmé le pasteur de Sully ;
Il se connaît au bon, et partant il vous aime ;
Votre écrit est par nous dignement accueilli.

Et vous serez reçu de même.

Il est beau, mon cher ami, de venir à la campagne, tandis que Plutus tourne toutes les têtes à la ville[3]. Êtes-vous réellement devenus tous fous à Paris ? Je n’entends parler que de millions ; on dit que tout ce qui était à son aise est dans la misère, et que tout ce qui était dans la mendicité nage dans l’opulence. Est-ce une réalité ? Est-ce une chimère ? La moitié de la nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale dans les moulins à papier ? Lass est-il un dieu, un fripon, ou un charlatan qui s’empoisonne de la drogue qu’il distribue à tout le monde ? Se contente-t-on de richesses imaginaires ? C’est un chaos que je ne puis débrouiller, et auquel je m’imagine que vous n’entendez rien. Pour moi, je me livre à d’autres chimères qu’à celle de la poésie.

Avec l’abbé Courtin je vis ici tranquille,

Sans aucun regret pour la ville
Où certain Écossais malin,

 Comme la vieille sibylle
Dont parle le bon Virgile,

Sur des feuillets volants écrit notre destin.

Venez nous voir un beau matin,
Venez, aimable Génonville ;

Apollon dans ces climats

Vous prépare un riant asile :
Voyez comme il vous tend les bras,

Et vous rit d’un air facile.

Deux jésuites en ce lieu,
Ouvriers de l’Évangile,
Viennent, de la part de Dieu,
Faire un voyage inutile.

Ils veulent nous prêcher demain ;
Mais pour nous défaire soudain
De ce couple de chattemites,
Il ne faudra sur leur chemin
Que mettre un gros saint Augustin
C’est du poison pour les jésuites.

  1. Le Fèvre de La Faluère de Genonville, conseiller au parlement de Paris, mort vers 1720. Quelques personnes pensent que c’est à lui que furent adressées les Lettres sur OEdipe ; voyez tome II, page 11.
  2. Celle qui précède.
  3. Le système de Law ou Lass ; voyez, tome XV, le chapitre ii du Précis du Siècle de Louis XV.