Correspondance de Voltaire/1721/Lettre 45

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Correspondance : année 1721
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 56-58).
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45. — À M. DE FONTELLE.

De Villars, juin 1721.

Les dames qui sont a Villars, monsieur, se sont gâtées par la lecture de vos Mondes. Il vaudrait mieux que ce fût par vos églogues ; et nous les verrions plus volontiers ici bergères que philosophes. Elles mettent à observer les astres un temps qu’elles pourraient beaucoup mieux employer ; et, comme leur goût décide des nôtres, nous nous sommes tous faits physiciens pour l’amour d’elles.

Le soir sur des lits de verdure,
Lits que de ses mains la nature.
Dans ces jardins délicieux,
Forma pour une autre aventure,
Nous brouillons tout l’ordre des cieux :
Nous prenons Vénus pour Mercure ;
Car vous saurez qu’ici l’on n’a
Pour examiner les planètes.
Au lieu de vos longues lunettes,
Que des lorgnettes d’opéra.

Comme nous passons la nuit à observer les étoiles, nous négligeons fort le soleil, à qui nous ne rendons visite que lorsqu’il a fait près des deux tiers de son tour. Nous venons d’apprendre tout à l’heure qu’il a paru de couleur de sang tout le matin ; qu’ensuite, sans que l’air fût obscurci d’aucun nuage, il a perdu sensiblement de sa lumière et de sa grandeur : nous n’avons su cette nouvelle que sur les cinq heures du soir. Nous avons mis la tête à la fenêtre, et nous avons pris le soleil pour la lune, tant il était pâle. Nous ne doutons point que vous n’ayez vu la même chose à Paris.

C’est à vous que nous nous adressons, monsieur, comme à notre maître. Vous savez rendre aimables les choses que beaucoup d’autres philosophes rendent à peine intelligibles ; et la nature devait à la France et à l’Europe un homme comme vous pour corriger les savants, et pour donner aux ignorants le goût des sciences.

Or dites-nous donc, Fontenelles,
Vous qui, par un vol imprévu,
De Dédale prenant les ailes,
Dans les cieux avez parcouru
Tant de carrières immortelles,
Où saint Paul avant vous a vu
Force beautés surnaturelles.
Dont très-prudemment il s’est lu :
Du soleil, par vous si connu.
Ne savez-vous point de nouvelles ?
Pourquoi sur un char tout sanglant
À-t-il commencé sa carrière ?
Pourquoi perd-il, pâle et tremblant,
Et sa grandeur et sa lumière ?

Que dira le Boulainvilliers[1]
Sur ce terrible phénomène ?
Va-t-il à des peuples entiers
Annoncer leur perte prochaine ?
Verrons-nous des incursions,
Des édits, des guerres sanglantes,
Quelques nouvelles actions,
Ou le retranchement des rentes ?
Jadis, quand vous étiez pasteur,
On vous eût vu sur la fougère,
À ce changement de couleur
Du dieu brillant qui nous éclaire,
Annoncer à votre bergère
Quelque changement dans son cœur[2].

Mais à présent, monsieur, que vous êtes devenu philosophe, nous nous flattons que vous voudrez bien nous parler physiquement de tout cela. Vous nous direz si vous croyez que l’astre soit encroûté, comme le prétend Descartes ; et nous vous croirons aveuglément, quoique nous ne soyons pas trop crédules.

  1. Le comte de Boulainvilliers, homme d’une grande érudition, mais qui avait la faiblesse de croire à l’astrologie. Le cardinal de Fleury disait de lui qu’il ne connaissait ni l’avenir, ni le passé, ni le présent. Cependant il a fait de très-belles recherches sur l’histoire de France. (Note de l’édition de 1748.) — Dans les éditions antérieures, elle se composait de partie de la première phrase. Voyez tome XIV, page 45.
  2. La fin de cette lettre se lit ici telle qu’elle a été imprimée en 1726 dans le tome II des Mémoires de Desmolets. Dans l’édition de 1738-39 des OEuvres de
    Voltaire, au lieu de l’alinéa en prose on lit :

    Mais depuis que votre Apollon
    Voulut quitter la bergerie
    Pour Euclide et pour Varignon,
    Et les rubans de Céladon
    Pour l’astrolabe d’Uranie,
    Vous nous parlerez le jargon
    De l’abstraite philosophie,
    De calcul, de réfraction.
    Mais daignez un peu, je vous prie,
    Si vous voulez parler raison,
    Nous l’habiller en poésie ;
    Car sachez que, dans ce canton,
    Un trait d’imagination
    Vaut cent pages d’astronomie.


    Toutefois le vers imprimé en italique a été ajouté par moi, d’après un manuscrit. C’est aussi d’après les Mémoires de Desmolets que j’ai daté cette lettre de juin 1721. Dans toutes les impressions faites du vivant de Voltaire, elle est datée du 1er septembre 1720. (R.)