Correspondance de Voltaire/1736/Lettre 666

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Correspondance  : année 1736
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 34p. 153).

666. — À M. THIERIOT.
21 octobre.

Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très-grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Qu’importe à ce malin de public qu’il sache qui il doit punir d’avoir produit une Croupillac ? Qu’il la siffle si elle ne vaut rien, mais que l’auteur soit ignoré, je vous en conjure au nom de la tendre amitié qui nous unit depuis vingt ans. Engagez les Prévost et les La Roque à détourner le soupçon qu’on a du pauvre auteur. Écrivez-leur un petit mot tranchant et net. Consultez avec l’ami Berger. Si vous avez mis Sauveau du secret, mettez-le du mensonge. Mentez, mes amis, mentez ; je vous le rendrai dans l’occasion.

Je suis sûr de Pollion et de Polymnie. Vous ne leur auriez pas dit mon secret si vous n’étiez bien sûr qu’ils sont aussi discrets qu’aimables. Avoir parlé à tout autre qu’à eux eût été une infidélité impardonnable ; mais leur en avoir parlé, c’est m’avoir lié à eux par une nouvelle reconnaissance, et à vous par une nouvelle grâce que vous me faites.

Comment va la santé de Pollion ? Vous savez si je m’y intéresse. Il y a peu de gens comme lui. Je ferais une hécatombe de sots pour sauver un rhumatisme à un homme aimable.

Émilie a presque achevé ce dont vous parlez ; mais la lecture de Newton, des terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrade, des bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en magots de la Chine, tout cela emporte bien du temps. Nous ressemblons bien au Mondain ; mais l’avez-vous, ce Mondain ?

Voici bien autre chose ; c’est cette épître[1] que les beaux esprits n’entendront peut-être pas, car ils sont peu philosophes ; et que les philosophes ne goûtent guère, car ils n’ont point d’oreilles. Mais vous savez assez de la philosophie de Newton, et vous avez de l’oreille : ceci est donc fait pour vous, mon cher Mersenne.

  1. À Mme du Châtelet ; voyez tome X, page 299.