Correspondance de Voltaire/1738/Lettre 929

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Correspondance : année 1738
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 34p. 562-565).

929. — AU RÉDACTEUR[1] DE LA BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
À Cirey en Champagne, le 30 août[2].

J’ai reçu, monsieur, le petit écrit que l’éditeur des Éléments de Newton a fait imprimer contre moi. Je suis beaucoup plus reconnaissant des deux beaux chapitres qu’il a bien voulu ajouter à la fin de mon ouvrage que je ne suis fâché des choses désobligeantes qu’il peut me dire. Il est vrai que je ne suis pas de son avis sur quelques points de physique qu’il avance dans ces deux chapitres ; je prends la liberté d’embrasser contre lui lopinion des Newton, des Grégory, des Pemberton et des S’Gravesande, sur les marées et sur la précession des équinoxes, qui me paraissent une suite évidente de la gravitation. Je suis encore très-loin de croire avec lui que la lumière zodiacale soit composée de petites planètes, et que l’anneau de Saturne soit un assemblage de plusieurs lunes. Je ne connais surtout d’autre explication physique de l’anneau de Saturne que celle que M. de Maupertuis en a donnée dans son livre de la Figure des astres. Cette belle idée de M. de Maupertuis est toute fondée sur la physique newtonienne, et j’en aurais sûrement enrichi mes Éléments si les libraires m’en avaient donné le temps, et s’ils n’avaient pas fait finir mon livre par une autre main, pendant la longue maladie qui m’a empêché d’y travailler. Mais, quoique je diffère sur tant de points avec le continuateur, je ne lui en ai pas témoigné moins d’estime dans mes nouveaux éclaircissements sur ce livre, persuadé que, pour être philosophe, on ne doit point être impoli, et qu’il n’est permis de parler durement qu’à un malhonnête homme. Je le remercie donc de la peine qu’il a bien voulu prendre de corriger des fautes de copistes, d’imprimeur et de graveurs, et surtout les miennes, qui, comme on le dit très-bien, sont des excès d’inadvertance ou d’ignorance.

Je ne sais comment il est arrivé qu’aucune de ces fautes ne se trouve dans le manuscrit de ma main, que j’ai eu l’honneur de faire remettre à monseigneur le chancelier de France, qu’il a examiné lui-même avec attention, et dont toutes les pages ont été lues, signées, et approuvées, avec des éloges trop flatteurs, par M. Pitot, de l’Académie des sciences, et par M, de Moncarville, examinateurs des livres ; mais, comme j’ai beaucoup plus d’envie de voir le public bien servi que de soutenir ici une querelle personnelle, à mon gré fort inutile, je supplie le continuateur de vouloir bien ajouter à tous les soins qu’il a pris celui de faire corriger encore quelques fautes qui restent dans l’édition des sieurs Ledet,

Dès que l’édition des sieurs Ledet parut à Paris, les libraires de Paris en firent une autre qui lui était entièrement conforme ; elle est intitulée de Londres, parce qu’ils n’ont eu qu’une permission tacite. J’ai obtenu qu’ils corrigeassent toutes les fautes de leur édition, et qu’ils imprimassent des feuilles nouvelles. J’ai envoyé les mêmes additions et les mêmes changements aux libraires de Hollande, à qui j’avais fait présent de cet ouvrage ; ils doivent avoir la même attention que ceux de Paris ; ils doivent corriger les fautes d’impression qui sont dans leur livre et celles des éditeurs de Paris, et rendre par là leur édition complète. Elle sera alors infiniment au-dessus des autres éditions, tant par cette correction nécessaire qui s’y trouvera que par la beauté du papier, et pour les ornements. Je n’exige point ce nouveau travail de la part des sieurs Ledet, comme le prix du présent que je leur ai fait de tous mes ouvrages ; je ne l’exige que pour leur propre bien, et je payerai même très-volontiers les frais des cartons qu’il faudra faire.

Qu’il me soit permis de proposer ici à tous les éditeurs de livres une idée qui me paraît assez utile au bien de la littérature : c’est que, dans les livres d’instruction, quand il se trouve des fautes soit de copiste, soit d’imprimeur, qui peuvent aisément induire en erreur des lecteurs peu au fait, on ne doit point se contenter d’indiquer les fautes dans un errata ; mais alors il faut absolument un carton. La raison en est bien simple ; c’est que le lecteur n’ira point certainement consulter un errata pour une faute qu’il n’aura point aperçue. Toutes les fois encore qu’une faute n’ôte rien au sens et à la construction d’une phrase, mais forme un sens contraire à l’intention de l’auteur, ce qui arrive très-souvent, un carton est indispensable.

Il est rapporté qu’un célèbre avocat fut mis en prison pour avoir imprimé dans un factum cette phrase : le roi n avait pas été sensible à la justice… L’imprimeur avait mis sensible pour insensible ; et cette syllabe de moins fut la cause des malheurs d’un honnête homme. Un errata, dans ce cas, eût été une faute presque aussi grande.

Je crois même que les livres en vaudraient beaucoup mieux, si les libraires qui se chargent de les imprimer en pays étrangers envoyaient le premier exemplaire de leur édition aux auteurs avant de mettre le livre en vente, et s’ils leur donnaient par là le temps de les corriger. Car il est certain que, quand on voit son ouvrage imprimé et dans la forme dans laquelle le public doit le juger, on le voit avec des yeux plus éclairés ; on y aperçoit des fautes qu’on n’avait pas vues dans le manuscrit ; et la crainte d’être indigne des juges devant lesquels on va paraître produit de nouveaux efforts et de nouvelles beautés. Pour moi, je ne répondrais que de mes nouveaux efforts ; et, comme il n’est pas juste que les libraires en portent la dépense, je payerai très-volontiers à mes libraires, à qui j’ai déjà fait présent de mes ouvrages, tous les changements que je voudrais y faire. Je suis si peu content de tout ce que j’ai écrit que j’aurai très-grande obligation à ceux qui m’impriment actuellement s’ils veulent entrer dans mes vues, et je ne croirai point d’argent mieux employé. Il y a beaucoup d’endroits de la Henriade, et surtout de mes tragédies, dont je ne suis point du tout content. À l’égard de l’Histoire de Charles XII, je suis actuellement occupé à la réformer. J’en ai déjà envoyé plus d’un tiers aux libraires ; mais je leur conseillerais d’attendre, pour la réimprimer, que M. Nordberg, chapelain de Charles XII, ait donné la sienne[3] ; elle doit être en quatre volumes in 4°. Il sera sans doute entré dans de très-grands détails utiles et agréables pour des Suédois, mais peut-être moins intéressants pour les autres peuples. Il différera sans doute de moi dans plusieurs faits : car, quoique j’aie écrit sur les mémoires de MM. de Villelongue, Fabrice, Fierville, tous témoins oculaires, M. Nordberg aura pu très-bien voir les mêmes choses avec un œil tout différent ; et mon devoir sera de profiter de ses lumières en rapportant naïvement son sentiment, comme j’ai rapporté celui des personnes qui m’ont confié leurs mémoires. Je n’ai et ne puis avoir d’autre but que l’amour de la vérité ; mais il y a plus d’une vérité que le temps seul peut découvrir. Si donc les libraires veulent attendre un peu, l’ouvrage n’en sera que meilleur ; s’ils n’attendent pas, il faudra bien le corriger un jour. Un homme qui a eu la faiblesse d’être auteur doit, à mon sens, réparer cette faiblesse en réformant ses ouvrages jusqu’au dernier jour de sa vie. Je suis, etc.

  1. Ce rédacteur était alors un fripon de jésuite apostat nommé du Sauzet, que Voltaire cite dans le volume suivant, lettre 998.
  2. Cette lettre a été imprimée à la page 161 du tome XXVII de la Bibliothèque française. Elle y a pour titre : Réponse de M. de Voltaire à un écrit intitulé la Vérité découverte, et inséré dans les Mémoires historiques du mois de juillet 1738, imprimés à Amsterdam chez Etienne Ledet et Compagnie. Voyez le tome XXII de la présente édition, page 398.
  3. Elle parut en 1740, deux volumes in-folio, et fut traduite en français par Warmholtz (1748, quatre volumes in-4°), à qui est adressée la lettre du 12 mars 1741.